Time To Tell Chronographs for collectors

Le Figaro – Interview d’un des auteurs de Chronographes de Collection

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INTERVIEW – Joël Pynson, chercheur dans le domaine biomédical voue depuis vingt ans une véritable passion pour cette complication majeure de l’horlogerie. Il va publier prochainement deux livres consacrés au sujet.

Rares sont les observateurs qui connaissent le chronographe et son histoire comme Joël Pynson. Ce médecin toulousain vient de terminer la rédaction de deux livres qui s’annoncent comme des références en la matière: l’un consacré aux chronographes de poche qui sera publié en décembre, «Le Chronographe de poche suisse» (1), l’autre, dédié aux chronographes-bracelets, «Chronographes de collection» (2), écrit à quatre mains avec Sébastien Chaulmontet, devrait paraître au début de l’an prochain.

Comment peut-on expliquer que le chronographe ait une popularité qui dépasse largement la nécessité de sa fonction?

Joël Pynson – Toutes les complications horlogères, à l’exception du chronographe, montrent le temps qui passe et vous ne pouvez rien faire. Vous pouvez simplement constater qu’il s’écoule. Avec le chronographe, c’est vous qui décidez. Et ça, c’est une caractéristique unique dans l’horlogerie. Si vous voulez faire démarrer le temps, c’est vous qui choisissez ; et vous l’arrêtez quand vous voulez. Vous pouvez même revenir à zéro, avec cette sorte de capacité de démiurge à remonter le temps! Le chronographe est la seule montre qui permette cela, et ce n’est sans doute pas totalement étranger à la fascination qu’il suscite.

Des polémiques relatives à l’histoire de cette fonction naissent régulièrement. A vos yeux, qui est le réel inventeur du chronographe?

On a assisté à une confusion générale sur les origines du chronographe, car on ne parle pas de la même chose. La définition du chronographe – celle communément admise aujourd’hui -, c’est une montre qui donne l’heure et qui est dotée d’une fonction supplémentaire de mesure des temps courts grâce à une aiguille supplémentaire que l’on peut démarrer, arrêter et remettre à zéro. Cette indication supplémentaire doit pouvoir être utilisée à volonté et n’avoir aucune influence sur la marche de la montre. En retenant cette définition, le premier chronographe moderne est dû à Henri Féréol Piguet en 1861, lequel travaillait pour la maison Nicole et Capt, à Londres. Néanmoins, il y a naturellement eu énormément de travaux préalables, ce que l’on peut appeler les proto-chronographes.

Qu’étaient-ils?

Des instruments de mesure des temps courts, mais qui ne remplissaient pas totalement la définition que l’on donne aujourd’hui du chronographe moderne. Et il faut remonter assez loin car la première montre – c’est-à-dire qu’elle donnait l’heure – et qui était capable de faire des mesures – même imparfaites – est pour moi celle de Jean-Moïse Pouzait en 1776. Elle disposait d’une seconde indépendante, battant la seconde, que l’on pouvait arrêter et faire repartir. Mais il n’y avait pas de remise à zéro, donc ce n’était pas très pratique!

Et l’étape suivante?

C’est l’horloger liégeois Hubert Sarton et ses montres chronométrographiques qui datent, semble-t-il, de 1788 et permettent de lire l’heure et de mesurer des temps courts. Mais cela reste au conditionnel car si elles sont connues dans la littérature, on n’en a, à ma connaissance, jamais retrouvé. Une autre énigme est le compteur de tierces de John Arnold, mort en 1799. Moinet le cite dans sa littérature, mais ne le décrit pas. Le compteur de tierces de Louis Moinet est l’étape suivante en 1816: il s’agit d’une pièce intéressante car elle dispose du retour à zéro, mais ce n’est pas un chronographe puisque ce compteur ne donne pas l’heure. Cette pièce unique se singularise également par le fait que pratiquement aucune des solutions techniques qu’elle intègre n’a été reprise ensuite. Ce type d’impasse est fréquente dans l’histoire des sciences, et les montres de Sarton ressortent peut-être aussi de la même catégorie.

On trouve ensuite le chronographe de Nicolas- Mathieu Rieussec en 1821, et sa goutte d’encre déposée sur un disque, également une impasse horlogère. On se doit également de citer dans cette liste Louis-Frédéric Perrelet qui créa les premières rattrapantes, puis l’Autrichien Joseph Winnerl qui inventa une came en forme de cœur, permettant de façon simple le retour à zéro. En fait, on se rend compte qu’il n’y a pas «un» inventeur du chronographe, mais qu’il y a une succession d’horlogers talentueux qui ont, pas à pas, fait progresser les techniques jusqu’à en arriver au premier chronographe moderne créé à Londres en 1861.

Quelles sont les étapes de l’histoire des chronographes-bracelets?

Au moment où ils apparaissent, tout a déjà été inventé. En fait, leur problématique est totalement différente: c’est celle de l’industrialisation. En d’autres termes, comment produire en grande quantité ces mécanismes. L’avènement du calibre Landeron 47 en 1939 est une étape importante dès lors que ce premier calibre à came a permis de réduire les coûts, donc de démocratiser le chronographe. A noter que l’essentiel des avancées techniques réalisées dans le domaine du chronographe-bracelet ne sont pas liées à la mise au point de complications nouvelles, mais davantage axées pour répondre aux contraintes particulières de ce type de porter que sont l’exposition à la poussière, à l’humidité et aux chocs.

L’avènement du chronographe automatique en 1969 a-t-il changé la donne?

Il est né à une période où le chronographe mécanique à remontage manuel ne se vendait plus – malgré une importante campagne réalisée dans les années 60. Il fallait trouver quelque chose pour le sortir du marasme.

Le chronographe – qui se vend à large échelle malgré sa grande complexité – n’est-il pas dévalorisé par rapport à d’autres spécificités horlogères?

Oui, c’est évident. Lorsque vous pensez au nombre de pièces que contient un calibre chronographe, à la précision de leur ajustement, aux chocs auxquels ils sont soumis, il y a un fossé avec d’autres fonctions horlogères plus simples comme le quantième perpétuel – mais qui sont considérées comme ayant plus de valeur car elles sont moins fabriquées. Le chronographe est victime de son succès, des dizaines d’années de perfectionnement qui font qu’aujourd’hui il fonctionne très bien et que l’on parvient à le réaliser à des coûts raisonnables.

Quelles en sont les conséquences?

Les amateurs d’horlogerie ont de la chance: le chronographe est une complication majeure proposée à un prix raisonnable. Lorsqu’on pense que Swatch a lancé un chronographe mécanique à moins de 300 euros, c’est tout à fait ahurissant! Ce chronographe automatique de Swatch est sans doute l’événement le plus remarquable de l’histoire du chronographe de ces dix dernières années. Parvenir à proposer à un prix aussi bas une montre avec compteur de minutes, compteur d’heures et date, est stupéfiant.

L’engouement pour le chronographe est aussi la résultante de la mise en avant de stars qui les portent. Paul Newman et Rolex dans les années 1960 en sont un bon exemple, mais cette identification à des personnes connues a semble-t-il des antécédents…

Absolument, en 1936 déjà, la marque Pierce avait offert des chronographes à de nombreux athlètes participant aux Jeux olympiques de Berlin, en particulier Kitei Son, vainqueur du marathon. La société avait obtenu et utilisé les témoignages de ces derniers pour faire la promotion de son modèle. Mieux encore, les signatures de ces sportifs ornaient la boîte dans laquelle était vendu ce chronographe.

Impossible d’évoquer l’histoire du chronographe contemporain sans parler du calibre Valjoux 7750 (produit par Swatch Group). Comment se fait-il qu’un mouvement chronographe lancé en 1973 équipe toujours, quarante ans plus tard, une quantité non négligeable des modèles débarquant sur le marché?

Deux raisons expliquent cette longévité, qui peut effectivement paraître étrange pour une industrie qui se targue volontiers d’être innovante. Conçu par Edmond Capt, le calibre Valjoux 7750 est techniquement un mouvement extraordinaire, un pur chef-d’œuvre, un moteur d’exception conçu d’emblée comme un chronomètre (une montre de précision, ndlr).Cette conception hors norme explique en bonne partie son succès et sa longévité. L’autre élément tient à l’histoire: de nombreux mouvements chronographes de qualité ont cessé d’être produits dans les années 1970 avec l’arrivée du quartz. Ainsi, lors du renouveau de l’horlogerie mécanique dans les années 1983-1985, il n’y avait pratiquement plus aucun mouvement chronographe mécanique automatique disponible, à la notable exception de la famille du Valjoux 7750. Cela explique que de nombreux fabricants l’aient utilisé pour leurs chronographes et que beaucoup le prennent encore.

Comment imaginez-vous l’évolution du chronographe mécanique?

Pour ce qui est de son avenir, le présent parle de lui-même: une offre importante des fabricants, mais avec finalement assez peu de particularités de l’un à l’autre, excepté quelques marques haut de gamme qui tentent de faire avancer les choses. Cet engouement pour le chronographe va continuer, avec sa particularité de permettre de jouer avec le temps, avec son côté un peu ostentatoire, avec ses poussoirs, ses volumes forts, le fait qu’il soit très masculin, cela lui laisse augurer encore de beaux jours. Quant au futur du chronographe, il devra, à mon sens, passer par une plus grande mise en scène de cette complication. Les fabricants vont mettre en avant le spectacle qu’il peut offrir, vont jouer avec les aiguilles, avec le retour à zéro, c’est donc vers davantage de théâtralité que je vois son évolution.

Le chronographe dont vous rêvez?

Question difficile… mais s’il faut n’en citer qu’un je dirais certainement l’Angelus Chronodato Luxe de 1948. Le calibre manufacture Angelus 252 qui l’équipe est remarquable et le cadran absolument merveilleux, avec date et jour par double guichet dans la partie supérieure, phase de lune dans la partie inférieure. Mais ça reste pour l’instant un rêve car cet Angelus est extrêmement rare et difficile à trouver.

(1)Le Chronographe de poche suisse, ouvrage bilingue français/allemand, est publié à l’occasion du 40e anniversaire de l’association Chronométrophilia, Editions Simonin.

(2) Chronographes de collection, Editions Time To Tell.

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