Joël Pynson

Juin 2026

Patek Philippe occupe une place de choix dans la hiérarchie horlogère imaginaire des amateurs de montres. La richesse du passé de l’entreprise, les prix très élevés des montres Patek Philippe anciennes, et la forte spéculation sur certains modèles actuels, sont les composés essentiels d’une belle légende, idéalisée, et facile à transmettre dans les médias plus ou moins sponsorisés.

On reconnait à Philippe Stern une vision stratégique du retour de la montre mécanique avec le lancement du modèle Nautilus [1], de la construction de calibre 89, la montre « portable » la plus compliquée du monde à cette époque, et de la création du musée Patek Philippe à Genève [2].

Pourtant, avec un peu de recul, aucun de ces symboles ne parait avoir un aspect prémonitoire, ni se révéler être une « première » dans le milieu horloger des années 1970 et 1980.

Essayons de remettre dans son contexte chacun des évènements, et de montrer que Patek Philippe suivait en fait un mouvement de fond qui avait déjà commencé depuis plusieurs années.

La montre « électronique » a commencé avec la montre « électrique » des années 1950 (Hamilton en 1957 et Lip en 1958), puis a continué avec la montre à diapason (Bulova en 1960, Ébauches SA en 1968), et a connu son apogée en 1969 avec le lancement des premières montres à quartz [3].

On l’oublie aujourd’hui mais Patek Philippe a été pionnier dans le domaine de l’horlogerie à quartz : dès 1952 la maison genevoise a présenté la première horloge à quartz sans aiguille [4].

Pendule Patek Philippe à quartz, sans aiguille, 1952

Bien que l’horlogerie suisse se soit préparée à la technologie du quartz, elle n’a pas pu faire grand-chose contre l’effondrement des prix des modules à quartz venus des Etats-Unis puis d’Asie, ni contre l’enchérissement du franc suisse contre l’ensemble des autres monnaies mondiales [4]. Le prix extrêmement bas des modules quartz a également rendu difficile le choix de cette technologie dans la montre « de luxe » qui favorise aussi la valeur intrinsèque de l’objet.

Dans le même temps, les années 1970 on vu l’émergence d’une nouvelle population à haut revenu. Comme l’a dit Philippe Stern lui-même en 1982, « il existe aujourd’hui une nouvelle génération non conventionnelle de consommateurs de montres de luxe. Ce sont des hommes qui font prospérer une société industrielle, ce sont ceux pleins de talent et de compétence, qui dirigent et animent le monde économique d’aujourd’hui. [5]»

Le terme « non conventionnelle » a ici son importance : la clientèle habituelle des grandes maisons genevoises c’était surtout les têtes couronnées et les magnats de l’industrie. Cette nouvelle génération n’a pas de complexe vis-à-vis de l’acier : Audemars Piguet l’a bien compris avec le lancement du célèbre modèle Royal Oak en 1972. Le succès (peut-être inattendu) étant au rendez-vous, Patek Philippe et Vacheron Constantin suivront, 5 ans plus tard, avec respectivement les modèles Nautilus et 222.

Lorsqu’en 1975 le marché horloger suisse s’est subitement effondré, certains avaient déjà compris que l’horlogerie mécanique n’avait pas dit son dernier mot. Mais à certaines conditions : une forte montée en gamme, un storytelling [6] bien rôdé, et une course à la complexité pour bien signifier un savoir-faire unique et ancestral. Un pionnier comme Adolphe Benz, patron de Comor, a produit déjà des montres mécanique à complications dès le début des années 1970 [7], et le nombre de sociétés qui se lancent dans la production de montres mécaniques « de luxe » au même moment est impressionnant : Gérald Genta, Montre Royale, GMT Gold Collection, Schlegel & Plana, etc. Pour marquer les esprits, Vacheron Constantin présente en 1979 la Kallista, montre la plus chère du monde, forte il est vrai de ses 118 diamants, et Corum présente la Golden Bridge, merveille mécanique conçue par Vincent Calabrese.

1978

1980

Mais la véritable relance de la montre mécanique a eu lieu au début des années 1980. La campagne de promotion de la Fédération Horlogère pour la montre automatique n’a probablement pas eu beaucoup d’effet. Mais la multiplication des prouesses horlogères mécaniques, favorisées il est vrai par l’utilisation des nouvelles possibilités de l’informatique, a mis en lumière le savoir-faire suisse. Citons la montre ultra-compliquée Renaissance de Dominique Loiseau en 1982, l’arrivée de Blancpain et de son refus des montres à quartz en 1983, la trilogie du temps de Ludwig Oeschlin pour Ulysse Nardin à partir de 1985, et la montre-bracelet grande complication de Gérald Genta la même année. En 1986, Audemars Piguet lance la première montre-bracelet automatique avec échappement tourbillon.

1977

Chez Patek Philippe, on suit le mouvement mais avec un peu de retard. Il y a certes un calibre tourbillon en 1984, mais c’est une montre de poche. Un quantième perpétuel bracelet est lancé en 1985, mais Audemars Piguet, Blancpain, Ebel ou Vacheron Constantin ont déjà le leur.

De plus, la course à l’ultra-complication est lancée : Gérald Genta en 1985, la pendule Rose des temps de Dominique Loiseau pour Omega la même année, et la montre-bracelet grande complication automatique d’Audemars Piguet en 1987, encore avec l’aide de Dominique Loiseau.

1990

Le calibre 89 de Patek Philippe est donc arrivé après. Certes le descriptif technique est impressionnant : 33 complications et 24 aiguilles. Mais, pesant plus d’un kilo, c’est en fait une montre de démonstration qu’on ne peut porter sur soi. Et il y a un curieux côté spéculatif : au lieu d’une mise en vente via les canaux traditionnels, la première de ces « horloges », en or jaune, fut vendue aux enchères à Genève le 9 avril 1989, avec 200 montres anciennes Patek Philippe, et a atteint la somme record de 4,95 millions de francs, ce qui bien sûr alimenta la forte spéculation sur la marque. Achetée par un groupe d’investisseurs japonais, elle fut proposée à la vente quelques semaines plus tard pour 8,5 millions de francs [8].

La maison Patek Philippe, comme d’autres, a donc intelligemment suivi le mouvement de fond qui a relevé la montre mécanique entre la fin des années 1970 et le début des années 1980. Le quartz, que les horlogers de la maison connaissaient très bien, n’était d’ailleurs pas vécu comme une fatalité. Écoutons d’ailleurs ce qu’en disait Philippe Stern en 1983 : « Notre effort principal porte toujours sur la montre mécanique. Nous faisons des montres quartz un peu par obligation pour répondre à la demande de nos clients. Dans la montre homme seul le 10% de notre production est électronique. Dans la montre dame, ce pourcentage est en augmentation. Il se situe aujourd’hui aux environs de 30%. [9]».

Le pragmatisme d’un bon chef d’entreprise…

 

[1] https://www.lepoint.fr/montres/deces-de-philippe-stern-lhomme-qui-a-sauve-le-temps-mecanique-L6FMPBKXE5EULIBQEEYIVVJSUE/

[2] https://www.hodinkee.com/articles/honorary-patek-philippe-president-philippe-stern-passes-away-1938-2026

{3] Pour l’ensemble des références voir Joël Pynson, La montre-bracelet Suisse, éditions Time To Tell, 2024, chapitres 7 et 8

[4] Joël Pynson, La crise du quartz et l’horlogerie suisse, Chronométrophilia, 2021, 88, 2, pp. 97-116

[5] Revue de la Fédération Horlogère, 1982, 21, p. 27

[6] Pour les francophones, storytelling peut se traduite par  «se raconter des histoires », ce qui ne manque pas de saveur…

[7] Journal Suisse d’Horlogerie, 1980, 3, p. 375 et suivantes

[8] Europa Star, 1989, 3, p. 17

[9] Journal Suisse d’Horlogerie, 1983, 6, p. 607

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