La véritable histoire des montres Camy

La véritable histoire des montres Camy

Camy

Oubliée au jourd’hui, la fabrique de montres Camy était pourtant l’une des plus importantes de Suisse à la fin des années 1960, et des millions de montres dans le monde porte la marque à la colombe de la paix.

Description

Joël Pynson

Janvier 2025

 

1. La dynastie Stroun

Originaires de Polotzk, autrefois russe et aujourd’hui en Biélorussie, les frères Maurice, Samuel et Naum (ou Nachum) Stroun créent une fabrique d’horlogerie à Granges en 1917 [1].

1918

La marque Camy est déposée en 1923.

En 1924, Samuel et Naum intègrent également le conseil d’administration de la Manufacture d’horlogerie Etna, entreprise créée en 1918 à Genève par un autre citoyen russe, Adolphe Neumann [2] et qui dispose d’une succursale aux Etats-Unis.

En 1934, Naum quitte la société Stroun Frères et part à Genève pour continuer à gérer Etna, et il va dès lors créer de nombreuses fabriques d’horlogerie, seul ou en association avec Adolphe Neumann : Dione Watch, Tower Watch, Empire Watch et Geneva Watch Co. !

En 1943, Samuel et Maurice décident également de s’installer à Genève et de renommer leur société Camy Watch [3].

1945

Les montres Camy sont des montres à ancre très classiques et abordables. En tant qu’établisseur, Camy profite des nouveautés que propose Ébauches SA, par exemple des montres automatiques au début des années 1950.

 

1954

1959

En 1954 un évènement important survient dans la société : l’arrivée de Raymond Weil au conseil d’administration [4]. Entré dans l’entreprise en 1949, il va accompagner l’entreprise dans sa forte progression, liée à une expansion à l’international, et au développement d’une profusion de nouveaux modèles.

Les modèles vont en effet se multiplier : montres automatiques, montres-réveil, porte-clé avec montres, et de nombreuses montres de dame.

Des rubis, encore des rubis [5] !

A partir de 1959, Camy va participer, avec d’autres fabriques de montres suisses, à une curieuse surenchère sur le nombre de rubis dans le mouvement. Ainsi certains modèles de 1959 affichent 41 rubis sur le cadran, et d’autres pas moins de 77 rubis en 1960 !

 

En remplaçant les billes d’acier des mouvements automatiques par des rubis, il est en effet possible d’augmenter leur nombre, sans pour autant améliorer la qualité du mouvement. Les fabricants qui utilisaient les calibres automatiques A.Schild ainsi modifiés affichaient 41 sur leurs cadrans : ce fut le cas par exemple pour Choisi, Candino, Damas, Invicta, Tradition, Wega, Rotary, Precimax ou Dogma. Une modification des calibres automatiques ETA (2450 ou 2375) permettait d’annoncer 57, 60, ou 77 rubis. Et avec le calibre FHF 65, avec son rotor périphérique monté sur roulement à billes, il était possible de remplacer les billes en acier par des billes en rubis et faire grimper le total à 51, 60, voire plus. Ces chiffres conséquents furent revendiqués pour les modèles Selza Datamatic, Octo Missilemaster, Camy Sputnik, et également par Royce et Candino. Enfin, le summum de l’extravagance fut atteint par Cauny qui, en 1962, proposait des modèles avec au choix 57, 81 ou 110 rubis !

Cette surenchère avait de quoi laisser l'acheteur potentiel plutôt perplexe. C’est ce qu'a voulu sanctionner le tribunal de Londres en 1962 en condamnant la pratique de l’« up-jewelling » considérée comme contraire au « Merchandise Marks Act », soit en deux mots : publicité mensongère. La décision anglaise eut en tout cas pour effet de mettre un coup d'arrêt à la publicité ostentatoire pour le nombre de rubis, même si la production de certains mouvements de ce type continua jusqu'à la fin des années soixante.

Quelques noms de modèles apparaissent sur les cadrans dans les années 1960, comme Royal ou Jetking, mais il s’agit en fait de noms de gamme et non d’un modèle en particulier.

 

1964

L’une de ces gammes est aujourd’hui l’objet de débats : il s’agit des modèles Sputnik. En 1964, Camy a en effet affirmé que deux cosmonautes russes, Titov et Gagarine, portaient un chronomètre Camy [6]. Ce fait ne semble pas avoir été confirmé par d’autres sources.

1962

En 1961, Camy a lancé, avec d’autres fabriques de montres suisses, une montre électrique grâce à la mise à disposition par Ébauches SA du calibre Landeron 4750 dont le balancier spiral est entretenu par un système électrique à pile [7].

Mal accepté par les horlogers et n’apportant pas de gain de précision, ce calibre sera un flop commercial.

1962

1966

En 1962, pour augmenter ses capacités de production, Camy inaugure une nouvelle usine à Losone dans le canton du Tessin. En 1966, l’usine compte 6 lignes de fabrication et produit 1,5 millions de montres par an [8]. Pour commercialiser certaines montres fabriquées à Losone, Samuel Stroun et son fils Jean créent dans cette même ville la société Stroun Frères, Borea Watch [9].

Au début des années 1960, Camy a lancé plusieurs montres de plongée, dont certaines équipées d’une boîte Piquerez Supercompressor.

Pour l’horlogerie suisse, les années 1960 sont celles des regroupements d’entreprises pour faire face à la concurrence. En 1967, Camy rejoint SAGITER qui est une plateforme de production créée par une dizaine d’établisseurs comme Invicta, Eska, Rado, Sandoz, etc. [10]

En 1969, Camy inaugure une nouvelle usine à Genève. C’est un bâtiment remarquable pour l’époque fait d’un bloc de 50 mètres de long et 12 de large, reposant sur 4 piliers en béton. Les ateliers sont en hauteur, au-dessus des bureaux et il n’y a pas de cloison. Œuvre des architectes Francis et André Gaillard, le bâtiment est aujourd’hui inscrit à l’inventaire du canton de Genève [11].

 

1969

Dans le domaine du design la créativité de Camy ne faiblit pas : nouveaux chronographes, nouvelles montres de plongée, gammes Seven Seas et Sea Club, etc. En 1970 Camy revendique plus de 400 modèles de montres !

Samuel Stroun décède en 1971 et c’est Jean qui le remplace. Jean Stroun prend également des responsabilités auprès de la Fédération Horlogère dont il deviendra vice-président en 1974 [12].

1971

1973

1973

En 1972, la société Borea Watch est renommée Cronel Watch. Cette marque sera dédiée aux montres économiques. En 1973, Camy lance des montres électroniques (à diapason), mais les montres à quartz arriveront tardivement, en 1974. Le prix élevé des premières montres à quartz n’était sans doute pas compatible avec la politique de prix serrés de la société.

2. L’ère de l’électronique

En 1975, Raymond Weil quitte l’entreprise pour fonder sa propre société avec Simone Bédat qui travaillait aussi chez Camy [13].

Le nombre de nouveaux modèles ne faiblit pas pour autant. Les mouvements automatiques côtoient désormais les mouvements à quartz. Tous les modes d’affichage sont proposés : analogique, LED et LCD.

1976

1977

En 1977, Camy tente une diversification vers les composés électroniques avec la création de Delrix Electronic. Un appareil destiné au contrôle des montres à quartz, le Chronocapt, est ainsi proposé aux horlogers [14].

En 1978, Camy a produit le modèle Torneo pour la Coupe du Monde de foot-ball qui avait lieu en Argentine. C’est un modèle original avec le cadran représentant un stade de foot en miniature et le drapeau des pays participants.

1978

Mais Camy va subir, comme tant d’autres fabricants suisses, la « crise du quartz » des années 1970 et 1980. Les montres économiques fabriquées à Losone sont directement concurrencées par les montres à quartz bon marché désormais produites en Asie. Enzo Watch passe de 350 à 50 employés en 1985, et en 1987 Camy est profondément remaniée : Cronel devient Cronotec SA, Camy Watch devient Camotec SA et Camy SA est désormais une société de négoce [15].

Cronotec et Camotec seront en faillite peu de temps après.

En 1991, Camy est reprise par le groupe chinois National Electronics qui prend la décision de produire des modules à quartz en Suisse [16]. Pour cela, une nouvelle société Manufacture et Technologie du Mouvement SA (MTM) est créée à La Chaux-de-Fonds [17].

1993

1995

Mais produire des calibres quartz en Suisse à un prix raisonnable est très difficile, surtout lorsqu’on lance des expériences contre-nature comme la production d’un calibre tourbillon à quartz !

MTM fait faillite en 1998 et la marque Camy disparait [18].

[1] FOSC 1917

[2] FOSC 1924

[3] FOSC 1943

[4] FOSC 1954

[5] Pour plus d’informations sur ce sujet, voir notre livre La montre-bracelet Suisse, p. 274-275

[6] Europa Star Asia, 1964, 84, 5/6, p. 39

[7] La Suisse Horlogère, 1961, 3, p. 32

[8] Europa Star, 1966, 41, 5/6, pp. 77-83

[9] FOSC 1966

[10] Europa Star, 1970, 64, 4/6, p. 68

[11] https://ge.ch/geodata/SIPATRIMOINE/SI-EVI-OPS/EVI/edition/fiches/RAC-PAV/RAC-PAV_2004-2734_21146.htm

[12] Europa Star, 1974, 84, 6/6, p. 1

[13] FOSC 1975

[14] La Suisse Horlogère, 1977, 3, p. 49

[15] FOSC 1987

[16] Europa Star, 1992, 191, 1/6, pp. 112-116

[17] FOSC 1991

[18] FOSC 1998

Les archives de la Fédération Horlogère, du Davoine et de l’Impartial sont disponibles en ligne sur www.doc.rero.ch

Les archives du Journal Suisse d’Horlogerie, d’Europa Star, de la Revue Internationale d’Horlogerie et de la Suisse Horlogère sont disponibles sur The Watch Library

Le FOSC (Feuille Officielle Suisse du Commerce) est disponible sur E-periodica

Notes :

Concernant Time To Tell : Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,3 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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