La véritable histoire des montres Revue-Thommen

La véritable histoire des montres Revue-Thommen

Revue-Thommen

Thommen est une entreprise majeure de l’horlogerie suisse. Déjà l’une des plus importantes en termes de production de montres à la fin du 19e siècle, elle a apporté au 20e siècle une innovation qui a transformé la précision des montres : le Nivarox. Mais ce ne fut pas la seule qualité de cette manufacture dont bien peu se rappellent aujourd’hui, et qui pourtant existe toujours.

Description

Joël Pynson

Novembre 2024

Mise à jour : Mars 2025

1. La dynastie Thommen

Gédéon Thommen a créé sa manufacture d’horlogerie, non pas dans les cantons horlogers de Neuchâtel ou de la Vallée de Joux, mais à Waldenbourg, canton de Bâle-Campagne, en 1870.

Au début du 19e siècle, Waldenbourg était un lieu de passage très fréquenté, sur la route entre Bâle et Balsthal, trait d’union entre le nord de l’Europe et la Suisse centrale. Voyageurs et marchands se croisaient, et faisaient vivre auberges, voituriers et forgerons. Mais en 1850, la création de la ligne de chemin de fer Bâle-Olten, qui passait par une vallée moins encaissée plus à l’Est, fut un terrible coup à l’économie de la ville [1]. La commune décida alors d’implanter d’autres industries, et créa un comptoir d’horlogerie en 1853. Faute de main d’œuvre qualifiée, les débuts furent assez chaotiques, et en 1860 la fabrique communale est reprise par Gédéon Thommen et Louis Tschopp. Enfin, en 1870 Gédéon Thommen, désormais seul, décide d’industrialiser la fabrication en appliquant les règles de la production en série de pièces interchangeables.

1907

La production de montres a rapidement augmenté : 6 000 en 1872, 20 000 et 1875, 50 000 en 1883 [2]. 350 ouvriers travaillent alors dans l’entreprise. Waldenbourg étant éloignée des autres centres de production, la manufacture G. Thommen créé ses propres machines, ses propres appareils de contrôle, et fabrique même certaines de ses boîtes.

Gédéon Thommen décède en 1891 et c’est son fils Alphonse qui va alors diriger l’entreprise [3]. La manufacture poursuit sa progression. En dehors de la marque GT (Gédéon Thommen), déjà utilisée, d’autres marque comme Sola ou Cyrus sont déposées. Un modèle de montre original a fait son apparition vers 1890 : la montre de poche à heures sautantes, qu’on appelait alors « sans aiguille », et qui restera en production pendant plus d’une vingtaine d’années.

En 1905, la société A. Thommen change de nom et devient les Fabriques d’Horlogerie Thommen SA [4].

1913

La marque Revue est déposée en 1910 et sera de plus en plus associée au nom Thommen. Une succursale est ouverte à Gelterkinden en 1915, puis une autre à Langenbruck en 1919.

En 1919, un médecin entre au conseil d’administration : le Dr Hermann Straumann, gendre d’Alphonse Thommen. Ce nom va s’associer aux destinées de la Manufacture.

2. Hermann, Reinhard et Roland Straumann

Même si Alphonse Thommen est toujours membre du conseil d’administration, Hermann Straumann va progressivement diriger l’entreprise dont il deviendra finalement président en 1932.

Reinhard Straumann [5] est lui rentré chez Thommen en 1921 [6]. C’est un ingénieur exceptionnel qui va transformer les méthodes de travail du bureau d’études, et ses travaux vont bouleverser l’horlogerie suisse. Il a créé au sein de la manufacture un véritable centre de recherche doté d’un ensemble d’instruments à la pointe de la technologie et qu’on ne s’attend pas forcément à trouver dans une fabrique de montres : instruments de métallographie permettant une analyse fine des métaux, de leur structure et de leurs propriétés, appareils photographiques pour l’analyse des courbes des spiraux ou du polissage des rubis, instruments de radiographie, dynamomètres pour analyser la force des ressorts, etc. [7]

1922

Reinhard Straumann publie ses travaux lors des réunions de la Société Suisse de Chronométrie, créée en 1924. Dès 1928 il pose les bases du contrôle de la marche des montres par enregistrement acoustique couplé à un enregistrement sur bande de papier [8]. Ce principe sera plus tard perfectionné par Fritz Marti et aboutira à la commercialisation du Vibrograf. Il s’intéresse aussi et surtout à la métallurgie des balanciers et des spiraux afin d’éliminer la variation aux températures et la résistance aux champs magnétiques.

Il met d’abord au point de nouveaux alliages pour les balanciers, mais ce sont ses travaux sur les alliages fer-nickel-béryllium, appliqués aux ressorts spiraux, qui vont le rendre célèbre. Plus connu sous le nom Nivarox, ces alliages sont résistants, insensibles à la température, inoxydables et amagnétiques. Mis au point dès 1932 [9], le spiral Nivarox va vite s’imposer comme le standard de qualité en Suisse.

1939

La précision était en effet un atout chez Thommen : dès 1905 l’entreprise a obtenu des bulletins officiels de chronomètre au bureau de contrôle de Bienne [10], suivis par de très nombreux autres : 61 en 1911, 79 au Locle en 1913, 85 en 1929, 132 en 1931, etc.

1934

Pour autant, alors que l’entreprise brillait par son côté technique et scientifique, les montres Revue étaient très classiques. Il faudra attendre la montre Revue-Sport en 1934 pour qu’un modèle original soit présenté. Étanche, en acier inoxydable, antichoc, « c’est la montre idéale pour les sportifs, militaires, etc. [11] » Cette montre a existé dans de nombreuses versions et elle a été produite jusqu’à la fin des années 1940.

1937

Thommen a produit des montres 8 jours pour automobiles et avions dès 1922, mais c’est au début des années 1930 que Thommen va commencer la production d’instruments d’aviation. Le premier de ces instruments fut une montre de bord couplée à un chronographe que l’on trouve également chez Heuer sous le nom Hervue, association des deux noms de société. Les instruments horaires seront ensuite complétés par des indicateurs de vitesse, d’altitude, des manomètres, des baromètres etc. À la fin des années 1940, Thommen est le plus important fabricant d’instruments d’aviation en Suisse.

En 1944, Hermann Straumann quitte l’entreprise et il est remplacé par son fils Roland Straumann [12].

1948

Du côté horloger, Thommen ne va s’intéresser à la montre automatique que tardivement, après la 2e guerre mondiale, avec une solution classique par masse oscillante à butées, lancée vers 1948. La marque Revue devenant prédominante, le nom de la société est changé en Revue, fabriques d’horlogerie Thommen en 1954 [13], puis Revue Thommen en 1960 [14].

Un nouveau sigle avec deux R accolés est déposé en 1958 [15].

1960

En 1959, Revue lance un nouveau calibre automatique, Rotorking, plus mince (4,5 mm), doté d’un rotor tournant sur 360° et d’une réserve de marche de 50 heures.

Avec la fin du statut horloger, qui protégeait l’industrie horlogère suisse depuis les années 1930, les fabricants suisses sont confrontés au début des années 1960 à une rude concurrence étrangère. C’est le début des concentrations d’entreprises, favorisées par la Fédération Horlogère et l’ASUAG, dans l’objectif de mettre en commun les ressources et les compétences. Quatre entreprises vont alors se rapprocher pour devenir plus compétitives : Revue Thommen, Vulcain, Phénix et Buser Frères. Ce sera en 1961 la création des Manufactures d’Horlogerie Suisses Réunies, ou MSR [16].

3. Les Manufactures d’Horlogerie Suisses Réunies

1962

MSR est un groupe conséquent : avec ses 760 salariés il a une capacité de production de plus de 600 000 montres/an [17]. Revue Thommen est la plus importante société du groupe, mais afin d’éviter d’avoir un pouvoir de décision trop important, elle ne détient que 48% de la holding. Ce sera sans doute l’un des secrets de la remarquable longévité du groupe, comparée à d’autres créés par la suite, comme Chronos Holding ou Synchron, dont l’existence sera plus éphémère.

Toutes les ébauches sont désormais fabriquées chez Revue Thommen, mais chaque fabrique a sa propre stratégie et ses propres services de vente. La partie administrative est toutefois située à La Chaux-de-Fonds, et progressivement la séparation va se préciser : instruments et machines à Waldenburg, horlogerie à La Chaux-de-Fonds.

En 1963, Revue Thommen dépose un nouveau logo qui sera utilisé en particulier pour les instruments d’aviation [18].

1967

En 1967, Revue Thommen lance un nouveau calibre automatique, Exactomatic, avec 54 heures de réserve de marche, pour l’ensemble des membres de MSR. Il sera utilisé par Revue Thommen pour ses premières montres de plongée en 1969.

L’année d’après Revue Thommen présente son premier chronographe, et une collection de montres squelette « Open Heart ».

1971

Durant les difficiles années de la « crise du quartz » l’activité de MSR est rationalisée. Les marques Buser et Phénix sont abandonnées en 1973 au profit de Revue et Vulcain, mais même la marque Vulcain est progressivement abandonnée.

Toujours en 1973, la fabrique Marvin à La Chaux-de-Fonds rejoint le groupe MSR [19].

En 1974, MSR sort son propre calibre à quartz avec une fréquence inhabituelle de 1,5 Mhz. Ce calibre pâtira de la baisse du prix des calibres américains et asiatiques et aura une existence courte.

1976

Revue Thommen répond aussi à la crise par la diversification : à côté des instruments d’aviation un secteur machines-outils est créé. En 1980, les secteurs instruments et machines assurent 50% du chiffre d’affaires [20].

Côté horloger, les gammes de montres Revue montent en gamme avec des montres à quartz boîte or (ligne Golden Fleece en 1979), des montres design (ligne Newport et Buccaneer en 1980, ligne Elysée et Grandville en 1981, ligne Countach en 1984).

En 1984, Phénix cesse tout activité, et Revue Thommen reprend les chronographes de poche Excelsior Park, entreprise en liquidation.

En 1987, le célèbre modèle Cricket de Vulcain est réédité avec son calibre original, mais désormais sous le nom Revue Thommen.

L’entreprise prend aussi un nouveau tournant avec le lancement de la gamme Landmark. Cette gamme conjugue en effet les compétences horlogères et aéronautique de Revue Thommen avec une montre comportant une boussole solaire, une indication 24h, un couvercle de protection et pour certaines une lunette tournante. Certains modèles portent la date 1853 comme création de l’entreprise, petit arrangement avec l’histoire, assez fréquent dans l’horlogerie suisse [21].

Revue Thommen pratique désormais les règles du marketing des années 1980 avec le sponsoring d’une expédition d’alpinistes dans l’Himalaya ou du rallye Paris-Dakar [22].

1988

En 1989, une nouvelle génération de la famille Thommen, Dieter, entre au conseil d’administration, et l’entreprise lance plusieurs modèles Altimark, doté d’un altimètre.

En 1990, le modèle Landmark North Pole accompagne une équipe néerlandaise jusqu’au pôle Nord [23], et la montre-réveil Cricket poursuit sa carrière mais avec désormais des calibres A. Schild.

L’année d’après, Revue Thommen lance deux modèles « historiques » : le modèle GT 1885 Saltarello est une montre à heure sautante, hommage aux montres sans aiguille de Gédéon Thommen, et la Cricket Nautical est une nouvelle version de la montre de plongée de Vulcain.

1993

En 1993, le joaillier parisien Christofle lance une gamme de montres. Elles sont fabriquées par Revue Thommen [24].

Poursuivant l’exploration de ses modèles vintage, Revue Thommen lance en 1994 la Revue Sport 50.

La « crise asiatique » a durement touché Revue Thommen, fortement exposée aux marchés d’Extrême-Orient. Buser et Phénix disparaissent en 1995 [25], les activités sont regroupées à Waldenbourg en 1999.

Au début des années 2000, MSR est démantelé : Marvin est racheté en 2002 par Time Avenue [26], et MSR est en liquidation en 2003 [27].

2001

En 2001, Grovana, fabrique d’horlogerie créée en 1925 par Walter et Hans Gröflin à Tenniken [28], reprend la fabrication et la distribution des montres Revue Thommen [29].

Enfin en 2012 Revue Thommen AG reprend les montres Revue Thommen [30].

Le site internet actuel des montres Revue-Thommen se trouve ici.

Un article sur les principales montres Revue-Thommen du 20e siècle se trouve là.

 

[1] Revue Internationale de l’Horlogerie, 1922, 21, pp. 321-329

[2] Journal Suisse d’horlogerie, 1884, 8, p. 212

[3] FOSC 1893

[4] FOSC 1905

[5] Malgré l’homonymie, Reinhard et Hermann n’étaient pas de la même famille. Reinhard eut, comme Hermann, une intense activité politique, mais ses prises de position en faveur de l’Allemagne hitlérienne mirent fin à ses ambitions après le 2e guerre Mondiale. Voir : https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/017341/2024-10-21/

[6] FOSC 1921

[7] Revue Internationale de l’Horlogerie, 1922, 21, p. 327-329

[8] La Fédération Horlogère, 1928, 45, p. 445

[9] Journal Suisse d’Horlogerie, 1932, 11, pp. 227-228

[10] La Fédération Horlogère, 1905, 58, p. 464

[11] Journal Suisse d’Horlogerie, 1934, 9-10, p. 28

[12] FOSC 1944

[13] FOSC 1954

[14] FOSC 1960

[15] FOSC 1958

[16] La Suisse Horlogère, édition hebdomadaire, 1961, 37, p. 824

[17] Journal Suisse d’Horlogerie, 1962, 1, p. 63

[18] FOSC 1963

[19] La Suisse Horlogère, édition hebdomadaire, 1973, 25, p. 737

[20] La Suisse Horlogère, édition hebdomadaire, 1980, 45, pp. 13-14

[21] Voir par exemple Longines, Blancpain, Chopard, etc.

[22] Journal Suisse d’Horlogerie, 1988, 1, p. 143

[23] Europa Star, 1990, 182-4, p. 18

[24] Journal Suisse d’Horlogerie, 1993, 1, p. 78

[25] FOSC 1995

[26] Europa Star, 2007, 286-6, p. 52

[27] FOSC 2003

[28] FOSC 1935

[29] https://www.grovana-rt.ch/en/History.htm consulté en novembre 2024

[30] https://www.thommenwatches.com/fr/etapes-importantes/ consulté en novembre 2024

 

Remerciements La plupart des archives horlogères ont été consultées au Musée International d’Horlogerie de La Chaux-de-Fonds et je remercie chaleureusement le conservateur du Musée, M. Régis Huguenin et son équipe pour leur accueil.

Les archives de la Fédération Horlogère, du Davoine et de l’Impartial sont disponibles en ligne sur www.doc.rero.ch

Les archives du Journal Suisse d’Horlogerie, d’Europa Star, de la Revue Internationale d’Horlogerie et de la Suisse Horlogère sont disponibles sur The Watch Library

Le FOSC (Feuille Officielle Suisse du Commerce) est disponible sur E-periodica

Notes :

Concernant Time To Tell : Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,3 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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