Chronographes sans compteur et montres Stop – 1ère partie

Chronographes sans compteur et montres Stop – 1ère partie

Cet article, qui fête ses 20 ans, reste un article de référence sur des chronographes assez rares, mais passionnants pour les collectionneurs. Il a été mis à jour grâce à des découvertes récentes sur l’origine de certains mouvements. Il comporte 3 parties : les chronographes sans compteur sur base Ébauches SA, les chronographes sans compteur de manufacture, et les montres Stop et leurs variantes.

Description

Joël Pynson

Première publication : Décembre 2005

Mise à jour : Novembre 2025

Les premiers chronographes, réalisés dans la deuxième moitié du 19e siècle, ne comportaient qu'une seule aiguille, pour le décompte des secondes. On les appelle "chronographe simple" par opposition au "chronographe-compteur" disposant d'un compteur auxiliaire pour le décompte des minutes et permettant donc le chronométrage de temps plus longs.

L'avantage d'un compteur de minutes sur un chronographe est tel que le chronographe simple a été rapidement supplanté, et de ce fait n'a eu qu'une existence relativement brève.

Chronographe simple Ascot, fin du 19e siècle. Ascot était une marque de Henchoz Frères au Locle.

Avec l'arrivée de la montre-bracelet il a pourtant connu un regain d'intérêt à partir de la fin des années 1930, et une variante a même été développée sous la forme des montres Stop où l'aiguille des secondes, centrale, peut être remise à zéro, mais où les trois fonctions du chronographe, départ, arrêt, remise à zéro, sont incomplètes.

Relativement méconnues, ces montres ont pourtant un intérêt historique et technique certain. Leur étude permet de couvrir une bonne partie du 20e siècle horloger suisse et de croiser la destinée de nombreuses sociétés qui en ont creusé les jalons.

Pour la commodité de la présentation, ces montres, assez nombreuses, seront classées en trois catégories : les chronographes sans compteur sur base Ébauches SA, les chronographes sans compteur de Manufacture, et les montres Stop et leurs variantes.

1. Les chronographes sans compteur sur base Ébauches SA

Ébauches SA à joué un rôle central dans l'horlogerie suisse du 20e siècle. Son histoire mérite qu'on s'y attarde car elle montre comment les structures officielles d'une nation peuvent se mobiliser autour d'une industrie jugée d'intérêt national [1].

Au début des années 1920, l'horlogerie suisse est en crise. Alors qu'on s'attendait à une forte demande après la première guerre mondiale et que de nombreuses entreprises avaient investi pour augmenter leur capacité de production, le marché s'effondre et les prix avec. Il y a en fait surproduction de montres, et surtout de mouvements. D’où l’idée de créer une holding pour contrôler la fabrication d’ébauches.

Ébauches SA nait le 27 décembre 1926 à Neuchâtel du regroupement de trois gros fabricants d'ébauches : A. Schild SA, la Fabrique d'Horlogerie de Fontainemelon et Michel SA. À elle trois ces sociétés produisent alors plus de 50 % des ébauches suisses. La force d'Ébauches SA c'est que c'est une société privée et qu'avec l'aide des banques elle est très riche. Dans le domaine du chronographe par exemple, dès 1927 elle rachète Charles Hahn (Landeron) et l'année d'après Vénus.

En 1931 est créée une super holding, l'ASUAG, qui a pour mission de concentrer les ébauches et l'ensemble des fournitures. L'ASUAG a besoin de beaucoup d'argent pour réussir son entreprise, plus que ce que ne peuvent avancer les banques. Mais la situation en 1931 est dramatique avec 20 000 horlogers au chômage et c'est la Confédération elle-même qui viendra apporter sa contribution en entrant dans le capital de l'ASUAG et en accordant un prêt sans intérêt de 7,5 millions de francs suisses.

Ébauches SA poursuit ses rachats : citons par exemple en 1932 A. Raymond SA avec sa fabrique d'ébauches Unitas, Eterna avec ses ébauches ETA et en 1944 dans le domaine du chronographe, Valjoux SA. La situation est désormais maîtrisée, favorisée par la dévaluation du franc suisse en 1936 et une reprise économique que la deuxième guerre mondiale n'infléchira pas.

1938

1938

Dans les années 1930, il y a donc deux fabricants de calibres chronographe au sein d'Ébauches SA : Landeron et Vénus. Ces deux entreprises vont jouer un rôle clé dans l'engouement pour le chronographe en fournissant aux établisseurs, les fabricants de montres qui ne produisent pas leurs ébauches, des mouvements fiables à prix mesurés, et facilement réparables grâce à l'importante structure de service après-vente mise en place par Ébauches SA. Et c'est dans ce contexte, pour fournir des mouvements encore meilleurs marchés, qu'Ébauches SA proposa des calibres chronographe sans compteur.

L’attribution de certains mouvements est en fait assez complexe car certaines sociétés, en particulier Marcel Dépraz, au Lieu dans la Vallée de Joux, ont développé dans les années 1930 des mécanismes de chronographe sans compteur qui s’adaptait sur des calibres Ébauches SA.

Chronographe sans compteur Verbania, c. 1935, ébauche attribuée à Arogno (Ébauches SA)

Chronographe sans compteur anonyme c. 1935, ébauche Arogno (Ébauches SA)

Chronographe sans compteur Mundus, c. 1940, calibre Marcel Dépraz

Les premiers chronographes sans compteur dont l’origine peut être datée avec certitude sont apparus en 1935, et ils étaient signés Breitling.

Breitling est une des grandes Maisons du chronographe suisse. La société a été créée par Léon Breitling en 1884 à St Imier et a déménagé à la Chaux-de-Fonds en 1892 pour s'installer Rue Montbrillant ce qui vaudra également à la société le nom de Montbrillant Watch Manufactory. Breitling est un spécialiste du chronographe. On lui doit par exemple les premiers chronographes bracelet avec poussoir à 2h en 1915, ou parmi les premiers double poussoirs en 1933. Mais Breitling n'est pas une manufacture et les mouvements sont fournis par Ébauches SA avec lequel l'entreprise travaille en étroite collaboration. Ce sont sans doute ces liens privilégiés qui expliquent que le mouvement Vénus de 12 lignes, sans compteur, de 1935, soit d'abord réservé à Breitling qui l'utilisera pour son modèle 711 dont il existe plusieurs variantes, la plus caractéristique étant le 711 Aviation à lunette tournante indexée et au poussoir surdimensionné.

1936

La même année, Landeron proposera son propre calibre chronographe sans compteur de 12,75 lignes, et à partir de 1937 Vénus enrichira sa gamme avec des calibres de 10,5 et 11,5 lignes. Ces mouvements seront utilisés par des entreprises comme Astin, Eloga et bien d'autres.

Chronographe sans compteur, c. 1940, calibre Vénus de 12 lignes

Chronographe sans compteur, c. 1940, calibre Landeron 32

Gènes Watch, c. 1940, calibre Landeron 32

Chronographe Harman, c. 1945, calibre Vénus 196

Pour la commande de l'aiguille centrale ces mouvements disposent d'une roue à colonne. Cela permet d'ailleurs de différencier dès le premier coup d'œil les chronographes sans compteur, dont l'aiguille centrale peut rester arrêtée à zéro, de certaines montres Stop dont l'aiguille reprend sa course dès qu'on cesse d'appuyer sur le poussoir.

Ils n'ont d'autre part qu'un seul poussoir et de ce fait, après arrêt de l'aiguille on ne peut pas reprendre le chronométrage, comme avec un chronographe deux poussoirs, puisque la pression suivante remet l'aiguille à zéro.

Il y a pourtant une exception à cette règle sous la forme d'une montre surprenante apparue en 1938 : le chronographe Car-Chevassus qui n'a pas de roue à colonne et qui pourtant permet la reprise du chronométrage.

Il a été développé par le Français Henri Chevassus qui l'a breveté dès 1935 [2], et c'est Landeron qui a fabriqué le mouvement après l'avoir amélioré en 1938 [3]. En fait ce chronographe n'est pas muni d'un poussoir mais d'une targette, ou verrou, qui peut prendre trois propositions : un premier déplacement vers le bas déclenche l'aiguille centrale des secondes, un léger retour vers le haut stoppe l'aiguille et on peut alors soit poursuivre vers le haut, l'aiguille est alors remise à zéro, soit reprendre vers le bas et l'aiguille reprend sa course.

Ce petit chronographe a d'autre part une autre particularité, également brevetée par Henri Chevassus : il est muni d'une lunette tournante dont les graduations sont situées sous le verre. C'est probablement la première montre-bracelet à posséder ce dispositif.

Chronographe sans compteur Car-Chevassus de 1938. Calibre sans roue à colonne mais permettant la reprise du chronométrage

La profusion des calibres chronographe-compteur mis à la disposition des fabricants par Ébauches SA devient impressionnante dans les années 1940 et ce d'autant que Valjoux rejoint le trust en 1944.

Le chronographe sans compteur sera donc délaissé, et il faudra attendre la fin des années 1950 pour que deux fabricants s'y intéressent à nouveau avec des montres qui visaient une cible bien particulière : les médecins.

La première de ces montres est la Doxa Sfygmos sortie en 1958. Doxa avait été créée en 1889 par Georges Ducommun-Droz au Locle et c'était un fabricant de chronographes très actif dans les années 1930-1940.

Le modèle Sfygmos n'a pas de compteur et un seul poussoir à 2h. En périphérie du cadran se trouve une échelle pulsométrique. Sur cette montre le zéro n'est pas à midi mais à 9h : cela permet d'avoir les valeurs les plus usuelles, entre 50 et 100, dans la partie haute du cadran, donc plus lisibles. Le verre est d'ailleurs muni d'une loupe circulaire grossissante en périphérie. Le mouvement est un calibre Valjoux 23 de 13 lignes, modifié pour supprimer la partie compteur de minutes et le deuxième poussoir.

1958

Doxa Sfygmos, 1958. Calibre Valjoux 23 modifié

Une montre similaire fut proposée en 1962 par Angélus. Pendant longtemps Angélus avait été une manufacture qui produisait ses propres mouvements chronographe, à l'origine de modèles célèbres comme le Chronodato ou le Chrono-Datoluxe. Mais avec la désaffection du chronographe, Angélus avait cédé son droit d'ébauches à Ébauches SA.

C'est donc une base Valjoux 22 de 14 lignes, également modifiée, qui a été utilisée pour cette montre qui, à la différence du Doxa Sfygmos, comporte une petite trotteuse à neuf heures et deux échelles distinctes, une pulsométrique et une asthmométrique pour le décompte des respirations. Le verre est également muni d'une loupe grossissante qui occupe un quart de la périphérie, entre 12h et 3h.

Chronographe sans compteur pour médecin Angelus, c. 1960, calibre Valjoux 22 modifié

A suivre…

[1] Pour l’histoire d’Ébauches SA, voir, Joël Pynson, La montre-bracelet suisse, éditions Time To Tell, 2024

[2] Brevet suisse CH 192 885, priorité FR 805 628, 13 août 1935

[3] Brevet CH 201 345

Notes :

Concernant Time To Tell : Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,5 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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