Paul Ditisheim, entrepreneur suisse

Paul Ditisheim, entrepreneur suisse

Paul Ditisheim

Paul Ditisheim est un illustre horloger qui a dominé la chronométrie suisse au début du 20e siècle. Sa vie et son œuvre ont fait l’objet de nombreuses publications, mais peu de choses ont été écrites sur les sociétés qu’il a créés en Suisse, et sur les liens avec la fabrique Solvil qui a ensuite utilisé son nom. 

Description

Joël Pynson

Mars 2025, mise à jour Décembre 2025

Remarque préliminaire

Aborder l’histoire de Paul Ditisheim c’est s’attaquer à un monument de l’horlogerie suisse. Horloger extraordinaire, il a fabriqué des montres et des instruments horaires exceptionnels, et il a marqué l’histoire de la chronométrie grâce à ses travaux sur les échappements et sur la lubrification.

De talentueux auteurs se sont chargés de sa biographie et de l’analyse détaillée de ses montres. Eugène Jaquet par exemple, a fait un article très complet sur ses nombreuses contributions à l’horlogerie et à la mesure du temps [1], et Fritz Von Osterhausen a écrit sur Paul Ditisheim un livre remarquable, détaillant nombre de ses réalisations [2].

Mais très peu d’informations sont disponibles sur les sociétés qui ont été créées par Paul Ditisheim pour fabriquer et commercialiser ses montres. Cette partie considérée comme mercantile de son activité, est volontiers passée sous silence, ce qui peut se comprendre lorsqu’on sait que son nom a été utilisé sans son total assentiment pour la production de montres qui n’avaient rien d’exceptionnel.

Von Osterhausen a bien tenté de reconstituer les événements de son installation en Suisse entre 1892 et 1929, mais n’émet que des hypothèses. Ainsi Ditisheim aurait fondé une société pour la production et la distribution d’une bonne montre de poche sous le label Solvil, société qu’il aurait quitté du fait de concessions faites à la qualité ; ou peut-être a-t-il fait faillite pendant la crise horlogère de 1921 ; ou encore « la direction de l’entreprise Solvil a limogé son fondateur, malade et sans assistance, vers 1925 et avec une telle adresse que Ditisheim ne pouvait plus retrouver son ancienne position, étant obligé de vendre ses parts résiduelles et de se séparer complètement de cette entreprise. [3] »

Ces auteurs n’ont probablement pas eu accès à la Feuille Officielle du Commerce Suisse pour vérifier les créations et modifications d’entreprises dans lesquelles Paul Ditisheim a été impliqué, ce qui est devenu aujourd’hui plus facile car ces précieuses archives ont été numérisées [4]. Ils n’ont peut-être pas non plus exploré les revues professionnelles suisses telle que la Revue Internationale d’Horlogerie, le Journal Suisse d’Horlogerie ou l’Indicateur Davoine, qui peuvent apporter de précieux renseignements sur la période considérée [5].

Afin de tenter d’apporter une pierre à l’édifice, cet article va comporter deux chapitres distincts :

- l’histoire de la société Paul Ditisheim à La Chaux-de-Fonds où l’illustre horloger a commencé ses activités,

- l’histoire de la Fabrique Solvil, qui a repris le nom Paul Ditisheim, et qui est devenue ensuite Solvil & Titus.

1. Paul Ditisheim à La Chaux-de-Fonds

La famille Ditisheim, originaire d’Alsace, s’est installée en Suisse dans les années 1830. Le père de Paul, Gaspard Ditisheim, et son oncle Maurice, étaient déjà horlogers. D’après l’histoire officielle, ce sont eux qui ont créé la société Ditisheim Frères, qui deviendra plus tard la Fabrique Vulcain. Toutefois, en 1883 quand la société Ditisheim Frères s’est inscrite à La Chaux-de-Fonds, Gaspard n’est pas cité. On trouve par contre Maurice, Aron et Émile, ces deux derniers habitant Milan. Gaspard ne devait donc plus avoir de fonction dans l’entreprise en 1883, entreprise qui sera d’ailleurs reprise par Maurice seul en 1886 [6].

Paul Ditisheim est né en 1868 à La Chaux-de-Fonds où il a fait ses études d’horloger, avant de partir se perfectionner d’abord aux Pont-de-Martel, puis à l’étranger, en particulier Berlin, Paris et Coventry [7]. De retour en Suisse, il a 24 ans lorsqu’il créé sa propre société, sous son nom, à La Chaux-de-Fonds en 1892 [8].

1893

Dans un laps de temps très court, moins de 4 ans, Paul Ditisheim va devenir un spécialiste renommé de la chronométrie, en se classant 5e au concours de Neuchâtel en 1895, et 1er, devant les illustres Nardin, en 1896 et 1897. Rappelons à ce sujet qu’il n’y a pas de bon chronomètre sans régleur d’exception, et dans le cas de Paul Ditisheim ce régleur c’était Ulrich Wehrli.

Mais ce qu’il va présenter à l’Exposition Nationale Suisse de Genève en 1896, c’est probablement ce qui va assurer la rentabilité de son entreprise : les montres bijoux pour dames, et en particulier les montres-bracelets, dès 1896, et les montres de très petites dimensions et magnifiquement décorées, qui vont le faire connaître auprès d’une clientèle fortunée.

1897

Comme le fera bien après lui un certain Hans Wilsdorf, il a aussi conscience que le succès de la montre de petite dimension passe par la précision. À preuve le dépôt en 1894 de la marque « The lady chronometer », et la demande qu’il fait la même année au Journal Suisse d’Horlogerie : « Malgré la marge que peut admettre le réglage d’une petite montre, j’estime qu’il serait utile, pour la perfection de notre industrie, de lui réserver une classe spéciale dans les bureaux d’observation. L’essai pourrait, au début, s’arrêter à la montre de 10 lignes [9]. »

La description des montres que Paul Ditisheim a présenté à l’Exposition de 1896 donne une idée de sa production : « ce qui frappe le plus le visiteur, et surtout la visiteuse, c'est la variété de petites montres et de montres-bijoux que renferme cette vitrine. Les plus remarquables de ces pièces, comme grandeur tout au moins, sont la montre lépine 4 lignes, mouvement plat, et une montre-boule de 3 lignes de diamètre (6,7mm) dont le mouvement complet ne pèse pas un gramme. C'est la plus petite montre qui figure à l'exposition et qui, croyons-nous, ait jamais été faite [10]. »

Pour cette exposition, Paul Ditisheim recevra une médaille d’or, alors que son oncle, de la société Ditisheim et Cie, n’obtiendra que la médaille d’argent !

1903

Pour la décoration de ces montres Paul Ditisheim s’entoure des meilleurs artistes de sa génération. Certains sont connus : le peintre Millenet, directeur de l’École d’Art de La Chaux-de-Fonds, et les graveurs Roty, Chaplain, Vernon, Louis Fallet, Alphée Dubois ou Jacot-Guillarmod.

Montre Paul Ditisheim décorée par Alphée Dubois

Montres-bracelets Paul Ditisheim, vers 1914

Montre Paul Ditisheim décorée par Jules Chaplain

Paul Ditisheim est un créateur hyperactif. En 1899 il expérimente les nouveaux balanciers de Charles-Edouard Guillaume, en 1900 il présente 380 pièces à l’Exposition Universelle de Paris dont des chronomètres de bord, un nouveau « tropomètre », des montres compliquées, tourbillon, sonnerie carillon, rattrapantes, calendrier perpétuels, équation du temps, et toujours des montres richement décorées par de brillants artistes, ce qui lui vaut un Grand Prix.

Chronomètre enregistreur Paul Ditisheim

Chronomètre de marine à seconde centrale Paul Ditisheim

En 1901 il remporte le concours de précision de Neuchâtel ; en 1902 il présente un nouveau chronographe décimal développé en collaboration avec Henri Sarrauton ; en 1903 il conçoit une très belle pendule décorée pour l’architecte parisien Plumet et remporte, avec Ulrich Wehrli, le concours de chronométrie de Kew ; en 1904 il publie une somme sur la détermination de différence de longitude et présente un enregistreur chronométrique portatif à contacts électriques, etc.

Chronographe Ditisheim-Sarrauton

Montre compliquée Paul Ditisheim, ébauche Vallée de Joux

Tropomètre Paul Ditisheim

Enfin, en 1911 et 1912, il pulvérise le record de Kew en l’amenant à 96,1 pour un maximum de 100.

1912

1912

Et puis arrive la Première Guerre mondiale.

2. Paul Ditisheim SA et la Fabrique Solvil

Les conséquences immédiates du début de la guerre furent la fermeture des frontières et l’arrêt brutal des échanges commerciaux.

Pour un fabricant suisse qui vivait de la vente de chronomètres aux amirautés du monde, et de montres de luxe dans les grandes capitales européennes, on comprend que le coup fut terrible.

En 1915, Paul Ditisheim modifie le nom de sa société et y ajoute Ditis Watch, Poldit Watch Factory [11]. L’objectif était sans doute de faire de Ditis, marque utilisée depuis environ 1903, une deuxième marque, plus abordable.

1916

En 1917, la société devient Paul Ditisheim SA, avec comme directeur Eugène Butticaz [12]. De nombreuses personnalités vont dès lors se succéder dans la SA, ce qui est en général le signe d’une santé financière précaire.

Pour faire des montres à un coût réduit il faut les fabriquer de façon plus industrielle, ce qui n’était certainement pas possible dans les ateliers de La Chaux-de-Fonds. En 1918, Paul Ditisheim dépose les marques Solvil et Titus, et participe à la création à Sonvilier de la Fabrique Solvil [13], dont Eugène Butticaz prend la direction en 1920.

Les suites de la première guerre mondiale sont malheureusement catastrophiques pour les fabricants suisses avec l’instauration d’une crise durable. En 1920, Paul Ditisheim en appelle à la Confédération : « Dans une importante assemblée générale tenue dernièrement à Berne, les délégués des sections de la Chambre suisse de l'horlogerie ont été appelés à examiner la situation actuelle, due essentiellement à la presque impossibilité d'exporter dans les pays d'Europe, à la hausse du prix des montres et à la difficulté d'obtenir des rentrées de fonds. Pour venir en aide aux industriels durant ces temps exceptionnels, diverses propositions seront soumises à l'approbation du Conseil fédéral [14]. »

Cette description pessimiste de la situation, s’appliquait bien entendu aussi à sa propre entreprise.

1922

En 1922, la famille Ditisheim entre dans la société de Paul, probablement pour la soutenir. Il s’agit de Jules, Georges et Henri. Mais eux-mêmes étaient déjà impliqués dans l’horlogerie [15], et devaient avoir les mêmes difficultés conjoncturelles.

Les choses empirant, Paul Ditisheim part pour Paris en 1924 mais reste au conseil d’administration de la Fabrique Solvil.

1926

Le tournant a lieu en 1927 : la Fabrique Solvil devient Fabrique Solvil des Montres Paul Ditisheim [16], reprenant donc le nom du célèbre horloger. Deux ans plus tard, la société Paul Ditisheim SA fait faillite [17], et Paul Ditisheim se retire de la Fabrique Solvil. Il n’est désormais plus impliqué dans aucune société en Suisse.

La situation de la Fabrique Solvil n’est guère meilleure : en 1928 elle est en sursis concordataire mais échappe à la faillite en 1929. Elle déménage alors à La Chaux de Fonds avec un trésor de guerre : le nom Paul Ditisheim et les marques Ditis, Solvil et Titus qu’il a créées.

Reste que rien n’est joué et que, comme souvent, il faudra l’arrivée d’un homme providentiel pour que l’entreprise soit sauvée.

L’histoire de Solvil est abordée dans un deuxième article où nous verrons que la société n’a pas démérité, et qu’elle a même marqué l’histoire récente de la ville de Genève.

 

Un excellent article sur les calibres Paul Ditisheim : https://www.cliniquehorlogere.ch/fr/archives-diverses/paul-ditisheim-chronometrier-chaux-de-fonds.html

 

[1] Journal Suisse d’Horlogerie, 1945, 1-2, pp. 99-102

[2] Fritz Von Osterhausen, Paul Ditisheim chronométrier, 2003, éditions Antoine Simonin

[3] Ibidem, p. 103

[4] Elles sont disponibles sur le site e-periodica. Mais de nombreux recoupements sont nécessaires car la reconnaissance de caractères sur ces documents anciens est loin d’être parfaite.

[5] Ces documents sont disponibles sur le site The Watch Library

[6] FOSC

[7] Fritz Von Osterhausen, Paul Ditisheim chronométrier, 2003, éditions Antoine Simonin, pp. 7-9

[8] FOSC 1892

[9] Journal Suisse d’Horlogerie, 1894, 10, p. 337

[10] Journal Suisse d’Horlogerie, 1896, 4, pp. 121-124

[11] FOSC 1915

[12] FOSC 1917

[13] Créée en 1918 sous le nom Fabrique La Suze, elle change de nom en 1919 pour Fabrique Solvil (FOSC)

[14] Journal Suisse d’Horlogerie, 1920, 10, p. 319

[15] Jules était actionnaire de la Fabrique Vulcain, Georges et Henri dirigeaient des fabriques de pendules.

[16] FOSC 1927

[17] FOSC 1929

Notes :

Concernant Time To Tell : Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,3 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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