La véritable histoire de Solvil et Titus

La véritable histoire de Solvil et Titus

Solvil et Titus

Il est souvent reproché à Solvil & Titus d’avoir utilisé sans autorisation le nom du célèbre chronométrier Paul Ditisheim. À y regarder de plus près, l’entreprise, sans avoir le génie de celui qui leur a prêté son nom, a pourtant respecté ce qui a fait sa renommée : les chronomètres et les montres-bijoux.

Description

Joël Pynson

Mars 2025

1. Création par Paul Ditisheim

Paul Ditisheim a créé sa fabrique d’horlogerie à La Chaux-de-Fonds en 1892 [1].

Horloger exceptionnel, il devient très rapidement une figure légendaire de la chronométrie, pulvérisant les records aux concours de Neuchâtel et de Kew, et s’assurant une clientèle fortunée grâce à ses montres à complications et ses montres-bijoux, décorées par les meilleurs artistes de son époque.

Mais la première Guerre Mondiale va mettre un coup d’arrêt brutal à son ascension. Il va alors décider de produire des montres plus économiques, et sans doute plus facile à commercialiser en temps de guerre.

Pour cela il modifie sa société pour en faire une SA, Paul Ditisheim SA, et Eugène Butticaz en prend la direction.

En 1918, Paul Ditisheim dépose les marques Solvil et Titus.

1922

Les ateliers de La Chaux-de-Fonds étant inadapté à la production de montres en série, Paul Ditisheim participe à la création à Sonvilier de la Fabrique Solvil, dont Eugène Butticaz prend la direction en 1920.

Les suites de la première guerre mondiale sont malheureusement catastrophiques pour les fabricants suisses avec l’instauration d’une crise durable.

En 1922, la famille Ditisheim entre dans la société de Paul, probablement pour la soutenir. Il s’agit de Jules, Georges et Henri. Mais eux-mêmes étaient déjà impliqués dans l’horlogerie, et devaient avoir les mêmes difficultés conjoncturelles.

Les choses empirant, Paul Ditisheim part pour Paris en 1924 mais reste au conseil d’administration de la Fabrique Solvil.

1926

Le tournant a lieu en 1927 : la Fabrique Solvil devient Fabrique Solvil des Montres Paul Ditisheim, reprenant donc le nom du célèbre horloger. Deux ans plus tard, la société Paul Ditisheim SA fait faillite, et Paul Ditisheim se retire de la Fabrique Solvil. Il n’est désormais plus impliqué dans aucune société en Suisse.

La situation de la Fabrique Solvil n’est guère meilleure : en 1928 elle est en sursis concordataire, mais échappe à la faillite en 1929. Elle déménage alors à La Chaux de Fonds avec un trésor de guerre : le nom Paul Ditisheim et les marques Ditis, Solvil et Titus qu’il a créées.

Reste que rien n’est joué et que, comme souvent, il faudra l’arrivée d’un homme providentiel pour que l’entreprise soit sauvée.

2. La Fabrique Solvil des montres Paul Ditisheim

Malgré le départ de Paul Ditisheim, la fabrique Solvil ne démérite pas.

Le département de chronométrie continue de fournir des chronomètres de marine et des chronomètres de bord à de nombreux ministères, instituts scientifiques et sociétés savantes [2]. Des chronomètres Solvil-Paul Ditisheim sont utilisées par exemple sur le fameux dirigeable Graf Zeppelin, et en 1930 l’entreprise obtient plusieurs Premiers Prix au concours de précision de l’Observatoire de Neuchâtel, grâce en particulier au régleur Werner-A Dubois [3].

1928

Arrive alors l’homme qui va changer le destin de Solvil : Paul-Bernard Vogel.

Paul Vogel est un fabricant de cadrans, installé à La Chaux-de-Fonds depuis 1923 [4]. En 1931, il prend le contrôle de la Fabrique Solvil et cède sa propre entreprise à Oscar Helfer et Guillaume Hüning, deux fabricants de cadrans précédemment installés à Porrentruy.

1931

1932

Les gammes de montres sont réorganisées : la marque Solvil est réservée aux montres et chronomètres haut de gamme, la marque Ditis s’applique aux montres de moyenne gamme, et la marque Titus aux montres bon marché.

Discrètement, d’autres fabriques aident Solvil à compléter ses gammes. Ainsi la gamme Ditis comporte des montres produites par la fabrique Helvétia à Bienne.

Paul Vogel va ensuite totalement réorganiser la société. En 1933 il créé deux société additionnelles Titus SA et Ditis SA [5], et en 1936 il prend une décision radicale : le transfert de l’ensemble des entreprises à Genève [6].

Le choix de Genève n’est pas un hasard. Car Paul Vogel a besoin du prestige de la ville de Calvin pour mettre en place sa stratégie : faire des montres-bijoux extraordinaires, destinés à une clientèle fortunée. Exactement ce que faisait Paul Ditisheim. Mais Paul Vogel va réussir là où Paul Ditisheim avait échoué, en s’appuyant sur la fabrication de montres de bonne qualité, produites en grande série, pour avoir les ressources nécessaires à la fabrication de pièces d’exception.

3. Solvil à Genève

Paul Vogel met en place sa stratégie à la lettre. La marque Solvil est réservée aux chronomètres de bord, toujours en production, aux montres élégantes en métaux précieux, et aux montres-bijoux. La marque Titus est apposée aux montres plus simples, mais d’excellente qualité, avec une caractéristique qui va être mise en avant : l’étanchéité. Les montres Titus étanches existent dans de nombreuses versions : rondes, dont certaines à remontage automatique dès 1938, et surtout rectangulaires, grâce à un boîtier spécial en acier inoxydable avec verre vissés sur la boîte [6].

1937

1941

1937

1938

Mais le coup de maître de Paul Vogel va avoir lieu en 1942.

1942 est en effet l’année du bimillénaire de la cité de Genève. De nombreuses festivités sont prévues, malgré la situation internationale difficile. Paul Vogel organise alors une réunion où il invite une cinquantaine des personnalités les plus importantes dans le domaine de l’horlogerie et du luxe genevois [7]. Il leur propose de réaliser une exposition du savoir-faire horloger et bijoutier de Genève, en regroupant à la fois des pièces anciennes, provenant de musées ou de collectionneurs, et des pièces contemporaines présentées par les fabricants de la place. L’idée est accueillie avec enthousiasme, et c’est ainsi que fut organisé la première exposition « Montres et Bijoux de Genève », et que Paul Vogel fut nommé président du comité d’organisation.

1942

1943

L’exposition, organisée dans les salons du Grand Hôtel de Russie, est un succès. Elle deviendra dès lors le rendez-vous annuel de l’horlogerie et du luxe genevois, accueillant au fil des ans de plus en plus d’entreprises et d’expositions annexes.

Pour parfaire son ancrage genevois, Solvil s’installe en 1947 dans un magnifique immeuble sur le Grand Quai, face au Rhône [8]. Les salons de vente sont au rez-de-chaussée, les parties administratives dans les étages, et au dernier étage, pour profiter de la lumière du jour, sont installés les ateliers, spacieux, équipés de matériel moderne.

1948

Les deux marques Solvil et Titus se répartissent toujours les gammes, Titus produisant de plus en plus de chronographes.

1950

1950

En 1952, le fils de Paul Vogel, Paul-René, entre dans l’entreprise, et les marchés internationaux sont explorés, en particulier l’Asie où le nom Titus est de plus en plus reconnu.

De nouveaux modèles apparaissent : en 1953 un compteur de sport qui peut être fixé sur un pupitre ou un tableau de bord, et une montre Titus TV60 où les aiguilles sont remplacées par des disques transparents portant de simples flèches pour heure et minute ; et en 1954, de nouvelles montres automatiques.

1953

1953

1954

Le nom Paul Ditisheim et la fabrication de chronomètres de bord étant devenus accessoire, la société est renommée Fabrique des Montres Solvil et Titus en 1956 [9].

Les nouveaux modèles se succèdent avec par exemple la montres Stand-Up en 1959, dont la boîte peut se relever pour une meilleure lecture, les montres automatiques Transistor, avec date en 1960, et Royal Time, avec jour et date en 1962, ou la belle montre de plongée Calypsomatic, lancée en 1966.

1959

1960

1966

4. Solvil et l’électronique

Paul Vogel et son fils devaient suivre de près les progrès de l’électronique dans la mesure du temps.

Hamilton, aux Etats-Unis, a lancé sa première montre « électronique » en 1957, et LIP a lancé la sienne l’année d’après en France. Ébauches SA en Suisse travaillait aussi sur une montre de ce type.

Il s’agissait de systèmes hybrides, où un champ électromagnétique intermittent alimentait un balancier spiral classique.

Paul Vogel et son fils voulaient aller encore plus loin et développer une montre entièrement électronique, sans aucune partie mécanique. Pour cela ils ont créé leur propre laboratoire de recherche, et se sont associés au Laboratoire de Recherches Physiques de Genève, et au Physics Research Laboratory de New York [10].

Les résultats de ces travaux se sont concrétisés en 1962 avec la présentation lors de l’exposition Montres et Bijoux à Genève de la pendulette Soltronic qui ne comportait aucune pièce mobile et qui donnait l’heure grâce à des index lumineux.

1963

Dans les années qui suivirent les dimensions des pendulettes Soltronic ont progressivement été réduites, la plus petite, en 1965, ne faisant que 6 cm3.

Mais le rêve de faire une montre-bracelet entièrement électronique ne s’est pas réalisé. Se lancer seul dans cette aventure nécessitait certainement des moyens que ne pouvait apporter une entreprise isolée.

5. Intégration dans la Société des Garde-Temps

Un vaste mouvement de concentrations d’entreprises horlogères a eu lieu en Suisse dans les années 1960 [11]. Il était lié à la fin du statut horloger, instauré pendant la période de crise des années 1920-1930, qui réglementait l’industrie horlogère, en soumettant par exemple à autorisation les créations d’entreprises ou leur rachat.

La Société des Garde-Temps (SGT) a été créée le 20 septembre 1968 à Neuchâtel pour associer dans la même holding 6 établisseurs suisses : Degoumois & Cie, Fleurier Watch, Helvétia, William Mathez, Silvana et Eugène Vuilleumier [12]. Cette création s’est faite sous l’impulsion de Jean-Victor Degoumois qui est impliqué dans l’ensemble des sociétés de la holding.

Solvil & Titus intègre la holding SGT dès 1969 [13], et en 1970 deux autres entreprises les rejoignent : Invicta SA et la Compagnie des montres Sandoz SA [14]. Cette intégration comporte également la célèbre société américaine Waltham Watch Co. qui était détenue par Invicta, Avia et Sandoz.

1974

1974

La SGT, dont Jean-Victor Degoumois est président du conseil d’administration, est désormais au troisième rang des groupes horlogers suisse, derrière l’ASUAG et la SSIH. Sa capacité de production est de 3,8 millions de montres ancre par an, ce qui représente 10% du total des exportations de montres suisses. Le groupe détient 16 usines et emploie près de 1500 employés [15].

Paul-Bernard Vogel décède en 1972.

L’intégration permet à Solvil & Titus de bénéficier de nouvelles capacités de production et lui donne accès à de nouvelles technologies comme des montres à quartz dès 1974.

Mais avec un tel nombre de sociétés, une rationalisation s’impose. En 1971, Solvil & Titus absorbe E. Vuilleumier et W. Mathez, et la société est transférée à Neuchâtel, abandonnant ainsi ses racines genevoises.

Les nouvelles gammes Solvil & Titus sont assez éclectiques et ne visent pas le haut de gamme.

En 1976, Solvil & Titus quitte la SGT et est rachetée par le groupe de Hong Kong Stelux.

1979

1989

En 1981 le siège social est transféré à Bienne [16]. Une nouvelle gamme de montres-bracelets à quartz est lancée, principalement sur le marché asiatique. En 1996 la société est à nouveau transférée à Genève, mais la marque est mise en sommeil.

 

[1] Pour l’histoire des sociétés Paul Ditisheim, voir l’article qui lui y est dédié ici.

[2] Revue Internationale de l’Horlogerie, 1931, 8, p. 87

[3] La Fédération Horlogère, 1931, 13, p. 103

[4] FOSC 1923

[5] FOSC 1933

[6] Journal Suisse d’Horlogerie, 1938, 7-8, p. 143

[7] La Suisse Horlogère, 1965, 3, pp. 3-6

[8] Journal Suisse d’Horlogerie, 1947, 7-8, pp. 357-359

[9] FOSC 1956

[10] Europa Star Asia, 1962, 74, 6, pp. 6-7

[11] Pour plus d’informations sur les concentrations horlogères des années 1960 en Suisse, voir Joël Pynson, La montre-bracelet Suisse, 2024, pp. 260-267

[12] FOSC 1968

[13] FOSC 1969

[14] FOSC 1970

[15] Bulletin d’informations horlogerie bijouterie, 1970, 686, pp. 1-2

[16] FOSC 1981

Notes :

Concernant Time To Tell : Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,3 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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