La véritable histoire des montres Breitling. Première partie : des origines à 1950

La véritable histoire des montres Breitling. Première partie : des origines à 1950

Breitling

Breitling est une entreprise majeure dans l’histoire du chronographe suisse. Elle est à l’origine de modèles mythiques comme le Chronomat ou le Navitimer qui sont toujours en production aujourd’hui, et dont il a existé de nombreuses versions. L’histoire de l’entreprise est difficile à reconstituer, non pas que les sources d’époque manquent, mais parce qu’elle a été plusieurs fois réécrite avec des objectifs plus marketing qu’historiques. Cette série d’articles va tenter de faire abstraction de la légende et de restituer autant que possible la véritable histoire de la fabrique d’horlogerie initiée à St Imier par Léon Breitling.

Description

Joël Pynson

Avril 2025

1. De St Imier à La Chaux-de-Fonds

Venus d’Allemagne, de nombreux membres de la famille Breitling se sont installés dans le canton de Neuchâtel au 19e siècle. On signale par exemple dès 1841 un Breitling-Laederich, horloger à La Chaux-de-Fonds [1].

Léon Breitling nait en 1860, probablement aux Ponts-de-Martel [2]. Ses parents s’installent à St Imier, et c’est là que Léon Breitling installe sa fabrique d’horlogerie en 1884, mais il n’enregistre officiellement son entreprise qu’en 1890 [3].

St Imier est alors la capitale du chronographe. Une dizaine de fabriques produisent ce type de montres qui rencontre un succès croissant partout dans le monde. On trouve ainsi Schwab-Loeillet, Droz et Cie, Jules Frédéric Jeanneret, Albert Jeanneret & Frères, Ferdinand Bourquin, et bien sûr Ernest Francillon et sa Fabrique des Longines [4].

Léon Breitling s’intéresse donc aux chronographes mais c’est un esprit innovant : dès 1889 il dépose un brevet sur un mécanisme simplifié à embrayage vertical, permettant de faire des chronographes plus économiques.

Brevet CH 927

Le succès aidant, Léon Breitling décide de s’installer en 1892 dans la métropole horlogère la plus active de la région : La Chaux-de-Fonds [5]. Ce changement est facilité par le fait que Léon Breitling est un établisseur, c’est-à-dire qu’il assemble dans ses ateliers des pièces faites dans d’autres entreprises. Une manufacture, qui fabrique elle-même ses propres mouvements et dispose donc d’un outillage bien plus important, aurait pu difficilement déménager.

Léon Breitling s’installe donc à La Chaux-de-Fonds, Boulevard du Petit Château, pour continuer ses activités.

2. De Léon à Gaston-Léon Breitling

La demande en chronographes et compteurs est toujours très forte et chez Breitling les modèles se multiplient : chronographes simples (sans compteur de minutes), chronographes-compteur, rattrapantes, compteur de sport avec totalisateur 10, 30 ou 60 min, etc.

Même si le chronographe reste la spécialité de la maison, quelques nouvelles montres apparaissent : calibre 8 jours pour pendulettes en 1896, et montre simple avec balancier visible côté cadran en 1902.

1892

1893

En 1899, le boulevard du Petit Château ayant changé de nom pour Chemin de Montbrillant, la maison L. Breitling devient L. Breitling, Montbrillant Watch Manufactory [6].

1903

En 1905 Breitling lance un nouveau compteur appelé « Vitesse », dont l’aiguille centrale fait un tour en 4 minutes, ce qui permet d’avoir une échelle tachymétrique indiquant des vitesses jusqu’à 15 km/h, vitesses cohérentes avec les véhicules de cette époque. Contrairement à ce qui a été écrit parfois, ce compteur n’était pas destiné à la police pour verbaliser les excès de vitesse. Il aurait fallu pour cela que le policier puisse suivre la voiture pendant une minute ! Selon Léon Breitling lui-même, ce compteur était destiné aux automobilistes, et la fabrique fournissait également « un porte-montre métal déposé et breveté, qui par une ingénieuse combinaison s’adapte au volant de l’automobile et permet ainsi au chauffeur d’avoir constamment sous la main son tachymètre [7]. »

1906

Chronographe Léon Guinand « Le Chauffeur » avec aiguille centrale faisant un tour en 6 minutes

Ce compteur, qui a aussi existé en version chronographe, n’était toutefois pas le premier du genre. Léon Guinand, aux Brenets, avait déposé en 1900 un brevet sur des chronographes « Le Chauffeur », dont l’aiguille centrale faisait un tour en 4, 5 ou 6 minutes [8].

Léon Breitling décède en 1914 et c’est son fils, Gaston-Léon, qui prend la suite. La société devient ainsi G. Léon Breitling, Montbrillant Watch Manufactory [9].

3. De Gaston-Léon à Willy Breitling

Gaston-Léon hérite d’une entreprise florissante mais d’une guerre qui commence. Pour autant la Première guerre Mondiale n’a pas été une période de crise pour l’horlogerie suisse qui a dû répondre à de nombreuses demandes d’instruments horaires et… de munitions.

Les militaires demandent de plus en plus des montres-bracelets, et d’autres fabricants, comme Omega à Bienne ou Nathan Weil à La Chaux-de-Fonds, proposent désormais des chronographes-bracelets. Pour rester un spécialiste du domaine, Breitling va innover en lançant en 1915 un chronographe-bracelet avec poussoir à 2h. Ce n’est pas le premier chronographe-bracelet avec poussoir indépendant de la couronne, mais son positionnement judicieux à 2h le rend plus facile à utiliser lorsque la montre est au poignet.

1915

Après la guerre, l’entreprise continue d’innover et plusieurs brevets sont déposés. Mais Gaston-Léon meurt en 1927, alors qu’il n’a que 43 ans et que l’horlogerie suisse traverse une crise difficile. Son fils, Willy, n’a que 13 ans et il est donc trop jeune pour gérer l’entreprise.

L’entreprise devient alors une société anonyme avec un conseil d’administration constitué de Berthe Breitling-Flajoulot, veuve de Gaston-Léon, et de Paul-Ulysse Huguenin, horloger du Locle [10]. Mais en 1929 Paul-Ulysse Huguenin quitte l’entreprise. Il créera en 1933 la fabrique Huga qui se spécialisera aussi dans les chronographes et compteurs.

Il est remplacé par Louis Hêche, directeur de la célèbre Fabrique Le Phare du Locle, alors en grande difficulté [11].

C’est à partir de cette date que l’entreprise va s’impliquer dans les compétitions sportives pour assurer la promotion de ses chronographes et compteurs.

1930

1931

En 1931, l’entreprise lance un nouveau chronographe qui va faire date : c’est un modèle pour avions et autos, qui peut se fixer sur un tableau de bord. C’est le premier pas de Breitling dans l’aviation.

1931

La même année, Breitling présente un nouveau calibre chronographe de 14 lignes (31,5 mm), plus petit que le premier de 1915 qui faisait 16 lignes. Il permet de lancer une gamme de chronographes-bracelets, dont une rare version avec heure sautante en 1932.

1931

1932

En 1933, un jeune homme dynamique va s’emparer de l’entreprise : c’est Willy Breitling, représentant de la 3e génération de la famille [12].

4. De La Chaux-de-Fonds à Genève

Willy Breitling a compris que « l’époque est aux sports » et il va renforcer ses gammes de chronographes et compteurs, avec désormais des gammes de plus en plus complètes de chronographes-bracelets.

La situation économique n’est pas encore florissante, et Breitling propose également en 1933 de jolis oiseaux chanteurs.

1933

En 1933, l’entreprise dépose deux brevets [13] sur un mouvement de chronographe avec deux poussoirs permettant une reprise du chronométrage après arrêt.

Cela permettra le lancement en 1934 d’un chronographe-bracelet présenté comme le premier chronographe-bracelet deux poussoirs.

1934

1934

En fait ce n’était pas la première fois qu’on s’intéressait à la reprise du chronométrage après arrêt de l’aiguille du chronographe grâce à un deuxième poussoir. La fabrique Léonidas à St Imier avait breveté un système de ce type dès 1927 [14], et Longines aurait réalisé également un chronographe à double poussoir en 1929 [15].

Ceci explique sans doute que dès 1935 d’autres fabricants de chronographes (Angélus, Universal) ont proposé des doubles poussoirs, y compris Ébauches SA qui fournissait en 1935 des calibres Landeron double poussoir de 14,5 et 15,5 lignes [16].

Calibre Landeron, 1935

À partir de 1935 la situation économique s’améliore et Breitling va redoubler d’activité :

- d’abord en devenant un spécialiste du chronométrage des manifestations sportives, avec une prédilection pour le cyclisme : Championnats du Monde cycliste et Tour de Suisse en 1936 par exemple. Très rapidement des instruments sophistiqués sont utilisés pour ce type de chronométrage : film cinématographique, cellules photo-électriques, etc.

1937

1938

- ensuite en développant la division des montres pour l’aviation, ce qui nécessite de mettre en place des instruments de test sophistiqués pour pouvoir tester le fonctionnement et la précision des instruments lorsqu’ils sont soumis à des vibrations et des températures extrêmes. Cette division sera appelée Breitling 8 Aviation au début de la Deuxième Guerre mondiale.

1937

1941

- enfin en développant un nombre impressionnant de nouveaux modèles de chronographes, en particulier de chronographes-bracelets : modèles économiques sans compteur et modèle pour aviateur en 1936, modèles pour dame en 1937, modèles étanches et modèles avec compteur d’heures en 1939, modèles carrés en 1940, etc.

1937

1939

La Deuxième Guerre mondiale n’a pas vraiment impacté l’horlogerie suisse qui a dû répondre à la forte demande d’instruments horaires. Pour Breitling ce fut même une période d’activité extraordinaire :

- la gamme des instruments d’aviation prend de l’ampleur : montres 8 jours, compteurs et chronographes de bord. Breitling devient le fournisseur de plusieurs gouvernements, de même que Léonidas à St Imier, et surtout Thommen à Waldenburg dont la production va au-delà des instruments horaires, avec des altimètres, baromètres et des indicateurs de vitesse ou d’altitude.

- la gamme des chronographes-bracelets va atteindre des sommets, avec le lancement en quelques années de modèles extraordinaires qui vont faire date dans l’histoire des montres suisses : chronographe avec règle à calcul Chronomat, et chronographe à rattrapante Duograph en 1941, et chronographes calendrier Datora à partir de 1944. Ces innovations sont bien sûr favorisées par Ébauches SA qui met à la disposition des établisseurs un nombre impressionnant de calibres chronographes.

1941

1941

Willy Breitling pressent probablement que la vogue du chronographe a des limites, d’autant que la concurrence se fait rude : Angélus, Heuer, ARSA, Lémania, Doxa, Minerva, etc. ont eux aussi de belles gammes de chronographes-bracelets. Il va donc s’intéresser à la montre « simple » et va lancer en 1944 une élégante montre carrée étanche.

1944

1942

Mais l’étanchéité est un domaine qui ne s’improvise pas, surtout sur une montre carrée, et mieux vaut dans ce cas s’adresser à un spécialiste du sujet. Ce spécialiste qui va entrer en relation avec Breitling, c’est Hoeter & Cie à La Chaux-de-Fonds. Cette fabrique d’horlogerie appartient à la famille Hoeter, elle aussi venue d’Allemagne. Max Hoeter était aussi ingénieur et il avait travaillé sur l’étanchéité des montres, ce qui avait permis le lancement dès 1933 des montres étanches Tritona, et en 1939 d’une montre étanche avec boîte carrée. C’est cette montre qui va intéresser Bretling. Willy Breitling ira même plus loin, puisqu’il prend le contrôle d’Hoeter en 1944, la société devenant alors la Compagnie des Montres Brémon Hoeter SA [17].

Après la guerre, les montres non chronographe deviennent courantes : montres pour dame, montres calendrier, et premières montres automatiques. La marque Bremon est désormais utilisée comme deuxième marque de Breitling.

1945

1945

C’est également à cette période que Breitling va renforcer sa présence aux Etats-Unis en créant la Breitling Watch Corporation of America à New York, sur la 5e avenue.

Enfin en 1949, Breitling décide de s’installer à Genève. Cette décision est bien sûr liée au prestige de la ville et de son exposition internationale, mais certainement aussi aux conditions fiscales nettement plus avantageuses [18]. Pour cela, Willy Breitling créé la Société Anonyme pour la vente de montres et chronographes Breitling à Genève. La société est installée rue du Rhône où va débuter un nouveau chapitre de la saga Breitling.

1949

À suivre…

 

[1] Almanach de commerce des montagnes, 1841, Convert et Heinzely éditeur, p. 21

[2] Certaines sources disent qu’il serait né à La Chaux-de-Fonds : Breitling The Book, 2009, édité par Breitling SA, p. 14

[3] FOSC 1890

[4] Indicateur Davoine, 1890-1891, Canton de Berne, pp. 30-32

[5] FOSC 1892

[6] FOSC 1899

[7] Revue Internationale de l’Horlogerie, 1909, 8, p. 423

[8] Brevet CH 21 709

[9] FOSC 1914

[10] FOSC 1927

[11] FOSC 1929

[12] FOSC 1933

[13] Brevets CH 172 129 et CH 175 564

[14] Brevet CH 127 821

[15] https://watchesbysjx.com/2020/09/longines-13-33z-first-flyback-chronograph.html

[16] https://www.time2tell.com/en/swiss-calibres/80-landeron-145-155.html

[17] FOSC 1944. Willy Breitling devient président du Conseil d’administration en 1946

[18] Feuille d’Avis de Neuchâtel, 30 Octobre 1951, p. 8

Notes :

Concernant Time To Tell : Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,3 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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