La véritable histoire de Lanco et de la Société d’Horlogerie de Langendorf

La véritable histoire de Lanco et de la Société d’Horlogerie de Langendorf

Lanco

La Société d’Horlogerie de Langendorf, à l’origine de la marque Lanco, fut un temps la plus importante fabrique d’horlogerie en Suisse. Elle n’existe plus aujourd’hui et son histoire mouvementée est difficile à reconstituer.

Description

Joël Pynson

Octobre 2022

Mise à jour : Avril 2025

La plupart des informations disponibles sur Wikipédia [1] ne sont pas sourcées et sont reprises sans complexe sur de nombreux sites comme FAM [2], chronographes.net [3] ou The Watch Forum [4], sans que l’on sache par ailleurs qui a en été le premier auteur.

Une phrase est en particulier pour le moins surprenante : « L’absentéisme, l’alcoolisme étaient si ancrés au sein des employés qu'à partir de 1880, cette maison se rapprocha de la faillite. » Voilà une accusation qui ne se fait pas à la légère et qui aurait nécessité au minimum des références précises.

Fabrizio Bottini, qui a fait dans la revue Chronométrophilia un article sur Lanco [5], n’évoque d’ailleurs pas d’évènement troublant dans les débuts de l’histoire de la société.

De fait, une recherche un peu plus détaillée dans les archives horlogères va nous éclairer sur l’histoire de cette société remarquable qui n’a pas fabriqué que des montres…

1. Création et expansion

La Société d’Horlogerie de Langendorf a été créée à Langendorf, sur les hauteurs de Soleure, en 1873 par Johann Viktor Kottmann [6]. C’était un entrepreneur assez exceptionnel puisqu’il avait déjà créé à Soleure des fabriques de tabac, de chicorée, de fer-blanc et d’acide acétique [7].

À cette époque la région de Soleure était essentiellement agricole et assez éloignée des régions horlogères comme Le Locle, La Chaux-de-Fonds ou même Bienne. Trouver des horlogers à Langendorf était donc difficile, et convaincre des agriculteurs de fabriquer des pièces d’horlogerie l’était tout autant. Il fallut donc faire venir des horlogers de l’extérieur et former des ouvriers sur place, ce qui ne se fit pas sans difficultés. La production commença avec des mouvements à remontage à clé. En 1879 la société fut transformée en SA et se lança dans la fabrication de mouvements à remontoir.

En 1881 le neveu de Johann, Carl Kottmann, prit la suite de l’entreprise, et effectivement c’était un moment de crise [8]. Mais cette crise était alors générale et non propre à l’entreprise ou liée à ses ouvriers. En fait la société avait été créée en 1873, année du début de la « Grande Dépression [9] ». Initiée par la faillite de centaines de banques autrichiennes, « cette crise fut nouvelle en son genre, et pas seulement pour son ampleur. Elle n’était pas liée à l’économie agricole et n’était pas non plus limitée à une région, par exemple sous l’effet des conditions météorologiques, mais fit ressentir ses effets dans le monde entier, en raison des relations toujours plus étroites entre les marchés des biens industriels et les marchés financiers [10]»

La production industrielle suisse a connu une forte chute et n’a retrouvé ses valeurs d’avant crise qu’en 1885 [11].

Carl Kottmann était lui aussi un homme remarquable. En moins de 10 ans il va tripler la taille de l’entreprise qui va passer de 300 à 900 ouvriers produisant 600 000 pièces par an, et il va procéder à des extensions des locaux.

Il va de plus instaurer une politique sociale très en avance sur son temps avec la multiplication de maisons ouvrières, initiées par son oncle, et la création d’une caisse d’assurance maladie. En 1888 il est le premier à instaurer dans ses usines la journée de 10h00 [12], ce qui ne sera fait au niveau national qu’en 1919 ! Sa vision de l’organisation de l’industrie horlogère était d’une rare clairvoyance.

Dans un article paru en 1888 il imagine ce que sera son usine 20 ans plus tard [13] : « De chaque côté du chemin, jadis presque désert, s'alignaient de jolies maisons d'ouvriers, entourées de jardins bien entretenus, où croissaient en abondance les fleurs et les légumes. (…) Je venais de m'engager dans la rue principale, où s'élève la grande fabrique, quand le sifflet de la machine donna le signal du repos de midi. Un flot imposant de mille ouvriers, pareil à un essaim d'actives abeilles, se répandit sur la route. »

Mais l’avenir est sombre : « Les fabricants produisaient au-delà des besoins. Chacun faisait ce raisonnement : je ferai le double afin de réaliser un prix de revient plus bas, par la répartition des frais généraux sur une plus grande production, et je gagnerai néanmoins davantage, puisque j'augmenterai la vente en baissant mes prix. Le marché devint encombré de marchandises, la fabrication hâtive, à outrance, eut pour conséquence une mauvaise qualité des produits. »

Par une étonnante prémonition Carl Kottmann prévoit la création des trusts des années 1920-1930 et la résistance de la dissidence : « Les fabricants furent forcés, par suite de celte stagnation des affaires, à se réunir en syndicats. Les groupements des fabriques d'ébauches, des monteurs de boîtes et des fabricants d'horlogerie se formèrent successivement. Ces chambres syndicales élaborèrent des tarifs, réglèrent les conditions de payement, et assurèrent, par de fortes amendes, la stricte observation des décisions prises. Ce système de production parut d'abord donner d'heureux résultats, mais bientôt les vices de cette organisation furent remarqués. Il n'avait jamais été possible de grouper tous les intéressés, ni de les contraindre à agir de concert. Les industriels, se tenant à l'écart des syndicats, profitèrent de cet état de choses pour faire aux membres fédérés une concurrence désastreuse. »

Rappelons que ces lignes ont été écrites 40 ans avant la création mouvementée d’Ébauches SA, de l’UBAH et de l’ASUAG !

Carl Kottmann s’éteint en 1890, et c’est Lucien Tièche, remarquable technicien et l’un des proches collaborateurs de Carl, qui lui succède.

1898

Lucien Tièche va transformer l’entreprise avec deux objectifs : fabriquer la montre complète et ne dépendre de personne. Pour cela il va instaurer, en plus des ébauches, la fabrication des boîtes et des cadrans, ce qui va nécessiter de nouveaux agrandissements. Seuls les spiraux et les aiguilles proviennent de l’extérieur.

Pour assurer son indépendance Lucien Tièche organise la fabrication des machines qui permettent la production des différentes pièces. Cette activité aura une importance capitale dans l’avenir de l’entreprise.

C’est en 1893 que la Société d’Horlogerie de Langendorf sort ses premières montres, réservée toutefois exclusivement aux grossistes. En 1894 la société participe à la création du Comptoir Général des Ébauches [14], initiative sans lendemain mais prémisse des bouleversements des années 1920.

2. Montres, décolletage et machines

En 1899 c’est à nouveau un membre de la famille Kottmann, Ernest, qui prend la tête de l’entreprise. Il y restera 45 ans !

Ernest Kottmann est un grand industriel qui a participé activement à l’organisation de l’industrie horlogère en Suisse. Ainsi, dès 1900 il entre au Comité Central de la Chambre Suisse d’Horlogerie nouvellement créée [15].

Il poursuit la politique d’indépendance de Lucien Tièche : en 1903 les montres sont désormais vendues directement par l’entreprise sous les marques Cavalier, Wengia, Soletta [16].

En 1904, alors que s’ouvre une succursale de vente à La Chaux-de-Fonds, l’entreprise compte 1000 ouvriers, produit 500 calibres différents, ancre, cylindre et Roskopf, et revendique le statut de plus grande fabrique d’horlogerie de Suisse. [17]

1905

1907

La progression de la Langendorf Watch est exponentielle : dès 1905, premières montres de poche réveil, 1500 ouvriers, 3000 montres par jour. Cette année-là, l’entreprise cesse de produire des ébauches pour d’autres sociétés. En 1907 : 1800 ouvriers, 3500 montres par jour !

L’entreprise produit elle-même ses vis, pignons, roues, etc. dont la qualité est remarquable et remarquée : les produits de cette activité de décolletage seront proposés aux autres entreprises dès 1913 et les commandes vont affluer, même au-delà de l’industrie horlogère. La même année, la marque Lanco est déposée.

Les bâtiments de la Société d’Horlogerie de Langendorf en 1924

En 1924 la Société d’Horlogerie de Langendorf fête son cinquantenaire [18]. Du fait des difficultés d’après-guerre il n’y a plus que 1200 ouvriers mais ils produisent 720 000 montres par an. La mécanisation est très poussée : il y a 1350 machines dans les différents ateliers, et elles sont fabriquées sur place.

L’organisation est ultra-moderne et extrêmement rationnelle. Le département clé est le Bureau Technique qui construit les calibres, construit les machines et assure les différents contrôles. Le Bureau Technique fabrique des étalons (appelés « origines ») de l’ensemble des pièces qui servent ensuite de référence pour la réalisation des étampes. Le Bureau Technique est également en charge de ce qu’on appelle aujourd’hui le contrôle qualité, aussi bien des machines que du produit en cours de fabrication et fini.

L’impressionnant atelier de décolletage de la SHL en 1924

La Fabrique a sa propre école d’horlogerie, et pour les ouvriers les conditions de travail sont très en avance sur leur temps : il y a bien sûr les maisons ouvrières, mais il y a aussi une grande cantine, des magasins coopératifs, un jardin d’enfant, une salle de bal, un orchestre et des clubs sportifs. En plus de la caisse d’assurance maladie et il y désormais une caisse d’assurance chômage. Plus tard, en 1939, s’y ajoutera un fond de prévoyance pour la retraite.

Dans les années 1920 de nombreuses marques sont déposées : Vera, Trovato, L.W.C., Langendorf, Wengia, Solo, Scepter, Lanco, Lonville, Méphisto, Verax. Mais à partir de 1935 c’est la marque Lanco qui apparait le plus souvent sur les cadrans.

1938

Le succès de la société est lié à sa politique industrielle et commerciale qui se résume parfaitement par son slogan : « la moins chère des montres de marque » [19].

Les montres, échappement ancre ou cylindre, sont simples, bien réalisées, solides et fiables. Il n’y a aucune complication : pas de montre automatique, pas de chronographe, pas de date, seulement deux aiguilles et au mieux une petite seconde à 6h !

Ernest Kottmann se retire en 1944 mais l’entreprise reste familiale : ce sont ses fils Hans et Guido, et son frère Rudolf Kottmann, qui lui succèdent [20].

Après la deuxième Guerre Mondiale le marché mondial de l’horlogerie va profondément se transformer. La montre Roskopf fait des progrès considérables et concurrence désormais la montre ancre économique. Les modèles des autres fabricants suisses se multiplient : chronographes, dont le prix ne cesse de baisser, montres automatiques, montres calendrier, réveil, etc.

1949

Or la créativité ce n’est pas le fort de la Fabrique d’Horlogerie de Langendorf. Tout au plus voit-on apparaître en 1948, pour les 75 ans de l’entreprise, les premières montres avec seconde au centre !

1950 fait figure d’exception avec le lancement des premiers calibres automatiques, Lanco-Matic, très classiques avec masse oscillante à butée, et du premier calibre réveil, Lanco-fon.

Ce dernier calibre est techniquement original car les brevets de Vulcain pour sa version « Cricket » étaient solides. Sur le cadran un petit guichet à 12 heures laisse apparaître soit un disque rouge (sonnerie armée), soit un disque blanc (sonnerie bloquée). Toutes les fonctions sont gérées par une couronne-remontoir unique à 3 heures.

En 1952, Lanco présenta son deuxième calibre automatique, 1233N, plus moderne avec rotor et date par guichet à 3h.

Dans les années qui suivirent, les modèles Lanco vont devenir beaucoup plus originaux. Le modèle University, automatique avec date à 6h, a une belle lunette facettée et une loupe pour mieux voir la date. Quant au modèle Futurama, il a une superbe boîte asymétrique dont une partie est gravée.

1960

L’activité de décolletage se poursuit et s’y ajoute une diversification remarquable : la fabrication de chaînes d’assemblage pour la fabrication en série des montres. Cette nouvelle activité bénéficie bien sûr des années d’expérience de l’entreprise dans la fabrication des machines et dans l’automatisation des différentes étapes de la fabrication des montres.

Baptisées Lanco-Economic, ces chaînes auront un grand succès et seront adoptées par de nombreuses entreprises. Elles permettent de rationaliser toutes les opérations de remontage de l’horlogerie de petit et moyen volume, mais peuvent aussi être adaptées aux petits moteurs électriques, à l’électronique, etc.

1966

3. Intégration dans la SSIH et déclin

Le sort va s’acharner alors sur la famille Kottmann. En 1964 Hans se tue dans un accident de la route [21], et en 1965 son frère Guido Kottmann décède. Cette année-là la Société d’Horlogerie de Langendorf est absorbée par la Société Suisse d’Horlogerie Industrielle (SSIH), qui comprend déjà Omega, Tissot, Lémania, Marc Favre et Rayville-Blancpain [22].

La SSIH, en forte progression, recherchait en effet de nouvelles capacités de production et voyait dans la marque Lanco un complément de gamme dans la montre de qualité simple, en-dessous de Tissot [23].

La SSIH va alors appliquer une rationalisation sévère des activités de Lanco. Seuls deux calibres sont conservés, dans leur déclinaison automatique ou non, avec date ou non. Un nouveau logo apparait sur les cadrans.

Toujours à la recherche de leviers de croissance, la SSIH fait l’acquisition en 1969 de l’établisseur Aetos, spécialiste de la montre ancre économique vendue sous les marques Aetos, Rénis et en private label [24].

Il faut se rappeler qu’à cette époque l’entreprise américaine Timex, qui ne produit que des montres Roskopf, fabrique 20 millions de pièces par an, alors que la SSIH, toutes sociétés confondues, ne produit que 4,5 millions de pièces ancre [25]. Ceci explique sans doute le rachat en 1971 d’ESTH (Economic Swiss Timing Holding) par la SSIH. Sous ses marques Agon, Buler, Ferex et Continental, l’ESTH produit 5,7 millions de pièces Roskopf [26].

Avec un tel nombre de montres bon marché dans le groupe, la production de montres économiques à Langendorf était condamnée. C’est ce qui sera entériné en 1972 avec la fermeture des ateliers d’ébauches et de fournitures de Lanco [27]. La marque Lanco n’est pas abandonnée, mais les montres Lanco sont désormais produites par Aetos.

En 1973 les locaux de la Société d’Horlogerie de Langendorf sont vendus à la Migros [28] qui loue alors une partie des surfaces à la SSIH.

À partir de 1975 la situation se dégrade. Aetos est en difficulté et tente en 1976 de se lancer dans la montre à quartz à affichage LED. La chute rapide des prix des montres à quartz aura raison de cette tentative : en 1979 Aetos ferme ses portes, et c’est la fin des montres Lanco [29].

Mais pas des lignes d’assemblage Lanco-Economic qui sont rachetées à la SSIH en 1981 par Christoph Ruprecht, alors directeur commercial de la société de Langendorf [30] Et de ce fait la société Lanco existe toujours : baptisée Lanco Integrated, elle est toujours spécialisée dans les lignes d’assemblage automatisées [31] Mais il n’y a plus aucune unité de production en Suisse.

[1] https://en.wikipedia.org/wiki/Langendorf_Watch_Company_SA. Consulté en Février 2022

[2] https://forumamontres.forumactif.com/t213343-langendorf-watch-company-lanco Consulté en Février 2022

[3] https://chronographes.net/2016/07/11/lanco/ Consulté en Février 2022

[4] https://thewatchforum.co.uk/index.php?/topic/42057-lanco-can-you-help-with-some-history/ Consulté en Février 2022

[5] Chronométrophilia n° 79, pp 91 ss.

[6] Henry Buhler, La Société d’Horlogerie de Langendorf, Revue Internationale d’Horlogerie, 1924, 6, pp 81 ss.

[7] https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/023949/2007-08-17/

[8] Les 75 ans de la Langendorf Watch Co., Journal Suisse d’Horlogerie, 1948, pp 362 ss.

[9] https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_bancaire_de_mai_1873

[10] Thomas Meissen, Histoire de la Suisse, Septentrion, 2019, p.227

[11] Christophe Koller, L’industrialisation et l’Etat au pays de l’horlogerie, Editions CJE, 2003, pp 102-103

[12] La Fédération Horlogère, 1888, 83, p.375

[13] La Fédération Horlogère, 1888, 97, pp 452-453

[14] Indicateur Davoine, 1894-1895, p.1

[15] La Fédération Horlogère, 15, 64, p.1

[16] Revue Internationale de l’Horlogerie, 1903, 1, p.1

[17] Revue Internationale de l’Horlogerie, 1904, 1, p.8

[18] Henry Buhler, La Société d’Horlogerie de Langendorf, Revue Internationale d’Horlogerie, 1924, 6, p. 81 et suivantes

[19] Revue Internationale de l’Horlogerie, 1935, 16, p. 196

[20] Les 75 ans de la Langendorf Watch Co., Journal Suisse d’Horlogerie, 1948, p. 362 et suivantes.

[21] L’Impartial 12 décembre 1964, p. 18

[22] Journal Suisse d’Horlogerie, 1965, p.757

[23] Marco Richon, Omega Saga, 1998, p.43

[24] Marco Richon, Omega Saga, 1998, p.45

[25] L’Impartial, 1er octobre 1970, p. 9

[26] Journal Suisse d’Horlogerie, 1971, 1, p.138. À noter que Basis, l’une des sociétés de l’ESTH, est restée indépendante.

[27] Journal Suisse d’Horlogerie 1972, 3, p.274

[28] La Suisse Horlogère, édition hebdomadaire, 1973, p.597

[29] L’Impartial, 11 septembre 1979, p.13

[30] L’Impartial, 25 février 1981, p.15

[31] https://lancointegrated.com/about-us/ Consulté en février 2022

Notes :

Concernant Time To Tell : Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,3 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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