La véritable histoire de la Fabrique Le Phare

La véritable histoire de la Fabrique Le Phare

Le Phare

La Fabrique Le Phare a été au début du 20e siècle le plus gros producteur mondial de montres de poche à répétition, et ses calibres ont été utilisés par de nombreuses autres fabriques. Le passage à la montre-bracelet a été difficile, mais l’entreprise s’est illustrée par la suite en créant la première montre automatique à quartz.

Description

Joël Pynson

Avril 2025

1. De Guye & Barbezat à la Fabrique Le Phare

Henri Guye et Charles Barbezat se sont associés au Locle en 1867 pour former la société Guye & Barbezat [1]. L’entreprise se spécialise dans la belle montre compliquée avec des ébauches provenant de la Vallée de Joux.

Henri Guye décède en 1877, et Charles Barbezat reste seul à la tête de l’entreprise.

La qualité des montres est reconnue, et la fabrique obtient de nombreux prix dans les grandes expositions internationales, de même que des prix de précision à l’Observatoire de Neuchâtel.

1886

En 1888, le nom de la société est modifié et devient C. Barbezat-Baillot [2].

Charles Barbezat est un horloger exceptionnel qui s’est fixé un objectif : démocratiser les montres à répétition. Pour cela il va méthodiquement lever un à un les obstacles à la fabrication en grande série de ce type de montres [3]. Un moteur à vapeur va fournir l’énergie nécessaire et la fabrication des pièces va progressivement se mécaniser. La fabrication est rationalisée : un petit nombre de calibres de base, avec différents niveaux de finition, sur lesquels on peut ajouter les complications souhaitées.

La fabrication en série nécessite une grande précision d’usinage pour ne pas avoir à reprendre les pièces fabriquées. L’entreprise va donc mettre au point ses propres machines, grâce à un jeune ingénieur, Alfred Perrenoud, machines dont la qualité était-elle qu’elle a permis la création d’une branche « machines-outils » appelée Dixi qui aura également un grand succès.

1913

Charles Barbezat ne va pas seulement fabriquer des montres à répétition en série. Il va également les améliorer [4]. Il va simplifier le mécanisme et va supprimer un inconvénient des système traditionnels : le bruit du régulateur. Le régulateur tourne en effet à grande vitesse lorsqu’on enclenche le système de répétition et le bruit généré est gênant pour entendre les sonneries. Charles Barbezat va breveter en 1889 un régulateur silencieux, actionné par la force centrifuge, dont la forme permet aujourd’hui de reconnaitre immédiatement un calibre Le Phare [5].

1899

Pour faciliter également l’utilisation des montres à répétition, Charles Barbezat a aussi breveté un poussoir, que l’on peut actionner d’une seule main, en lieu et place du traditionnel « verrou » glissant sur le côté de la carrure, et qui nécessite les deux mains pour être actionné [6].

Le succès des montres de Charles Barbezat est phénoménal, d’autant que le nombre de combinaisons possibles est impressionnant : répétition au quart, 5 min, minutes, chronographe, calendrier, phases de lune, automates, etc.

La marque Le Phare est déposée en 1897 et en 1905 la société devient Manufacture d’horlogerie Le Phare, C. Barbezat-Baillot [7].

1906

1911

Mais de graves difficultés vont débuter avec la survenue de la première Guerre mondiale en 1914. D’une part il y a une désaffection pour les montres à répétition, en partie du fait de l’adoption des matières luminescentes qui permettent de lire l’heure la nuit. D’autre part la manufacture ne produit pas de montres-bracelets qui sont de plus en plus demandées.

En 1914, Charles Barbezat-Baillot cède sa société qui devient Fabriques le Phare. Gustave Stolz, l’un des horlogers à l’origine de la Fabrique Angélus, devient directeur de la société [8].

2. Fabriques Le Phare

Pendant la guerre, la fabrique produit des armes et des munitions et s’endette lourdement. La crise qui frappe l’industrie horlogère suisse après la guerre aggrave la situation.

Des industriels loclois tentent de sauver l’entreprise, en particulier Albert Stolz, frère de Gustave qui entre dans l’entreprise en 1922 [8]. La dette est rééchelonnée mais l’entreprise ne se relève pas. En 1927 les frères Stolz s’en vont et sont remplacés par d’autres industriels comme Jacques et Alfred Nardin.

En 1928 Louis Hèche devient directeur, mais il est appelé deux ans plus tard à diriger Breitling à la suite du décès de Gaston-Léon Breitling.

1928

Le département des machines-outils se sépare de la fabrique et devient Machines Dixi SA en 1928 [9].

En 1931, les Fabriques Le Phare sont déclarées en faillite [10]. Les bâtiments sont vendus aux enchères. Mais en 1932 un groupe d’industriels, parmi lesquels on trouve Jacques-André Nardin, relance l’entreprise sous le nom Nouvelles Fabriques Le Phare SA [11].

3. Nouvelles Fabriques Le Phare

La fabrique est relancée, probablement avec des calibres encore en stock, et en se fournissant aussi chez Ébauches SA. La situation de l’entreprise reste difficile si l’on en juge par les nombreux changements au conseil d’administration.

En 1938, l’entreprise quitte Le Locle et s’installe à La Chaux-de-Fonds [12].

Le véritable changement va avoir lieu en 1940, lorsqu’un industriel de La Chaux-de-Fonds, Gaston-Paul Schwarz, prend la direction de la fabrique [13]. Le Phare devient alors un établisseur généraliste avec une gamme variée de montres, en particulier des montres calendrier et des chronographes-bracelets de belle facture.

1951

1942

1960

C’est toujours la famille Schwarz qui dirige l’entreprise. Après Gaston-Paul, c’est Henri-Louis en 1944, puis Gaston fils en 1950 [14].

En 1956, la société devient Le Phare SA [15].

De nombreux nouveaux modèles sont lancés : montres automatiques, chronographes, dont un chronographe pour régates, montres de plongée dont l’une est étanche à 1000m et une autre en or massif, lunette tournante comprise !

1961

En 1973, la société fusionne avec une autre fabrique de la famille Schwarz, la Compagnie des Montres Sultana, et l’ensemble devient Le Phare-Sultana [16].

4. Le Phare, Sultana et Jean d’Eve

Dès 1973, Le Phare lance une montre originale, la Sectora à heures et minutes rétrogrades. Le calibre, développé par Dubois Dépraz au Lieu dans la Vallée de Joux, s’inspire de la célèbre montre Sector créée par la Record Watch en 1905 [17].

Comme beaucoup d’autres entreprises horlogères suisses, Le Phare tente une montée en gamme lors de la « crise du quartz » et dépose la marque Jean d’Eve. En 1984, la société devient Le Phare-Jean d’Eve [18].

1983

1988

Une montre remarquable est lancée en 1988 : la Samara. C’est la première montre à quartz dont l’énergie est fournie par un rotor actionné par les mouvements du poignet, comme dans une montre automatique [18].

1988

Cet exploit technologique ne permettra pas à la société de survivre. En 1991 elle passe sous pavillon chinois [19] et la marque disparait progressivement.

Elle appartient aujourd’hui au groupe de Hong Kong Free Town Watch Products.

Le site actuel de Jean D’Eve se trouve ici (site non sécurisé)

 

[1] Jean-Paul Bourdin, Fabricants et horlogers loclois, 2012, Editions G d’Encre, p. 270

[2] FOSC 1888

[3] La Suisse Horlogère, 1948, 6, pp. 70-77

[4] La Fédération Horlogère, 1896, 2 août, p. 321

[5] Brevet CH 334

[6] Brevet CH 7782

[7] FOSC 1905

[8] FOSC 1922

[9] FOSC 1928

[10] FOSC 1931

[11] FOSC 1932

[12] FOSC 1938

[13] FOSC 1940

[14] FOSC

[15] FOSC 1956

[16] FOSC 1973

[17] Dubois Dépraz, 90 années d’horlogerie compliquée, édité par Dubois Dépraz, 1991, pp. 78-80

[18] Pour plus d’informations, voir Joël Pynson, La montre-bracelet suisse, éditions Time To Tell, 2024, pp. 396-397

[19] FOSC 1991

Les archives de la Fédération Horlogère, du Davoine et de l’Impartial sont disponibles en ligne sur www.doc.rero.ch

Les archives du Journal Suisse d’Horlogerie, d’Europa Star, de la Revue Internationale d’Horlogerie et de la Suisse Horlogère sont disponibles sur The Watch Library

Le FOSC (Feuille Officielle Suisse du Commerce) est disponible sur E-periodica

Notes :

Concernant Time To Tell : Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,3 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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