La véritable histoire des montres Favre-Leuba

La véritable histoire des montres Favre-Leuba

Favre-Leuba

Cette très ancienne fabrique d’horlogerie suisse a eu des liens très étroits au 19e siècle avec les Indes anglaises. Après une période de transition où l’entreprise était essentiellement active en Orient, elle est revenue à Genève dans les années 1940 pour développer par la suite des modèles particulièrement innovants.

Description

Joël Pynson

Juin 2025

1. Des origines discutées

Le nom Favre était très courant dans la région du Locle au 18e siècle, et il y a certainement eu de nombreux Favre horlogers. L’histoire officielle retient la date de 1737 pour un ancêtre des créateurs, mais aux 19e et 20e siècles l’entreprise revendiquait avoir été fondée en 1814-1815, ce qui semble plus réaliste.

À la fin du 19e siècle, la société Favre Leuba & Cie était dirigée par Fritz Favre-Leuba au Locle, probablement l’un des créateurs de la manufacture, associé à Arthur Leuba, originaire de Buttes, et Adalbert Favre à Calcutta [1].

La famille Favre était très active en Inde, à cette époque les Indes anglaises, avec par exemple des comptoirs à Bombay et Calcutta.

Calibre attribué à Berna à St Imier

Fritz Favre décède en 1890. La société poursuit alors ses activités sous le nom Favre & Cie, successeurs de Favre-Leuba & Cie, avec à sa tête Sophie, Auguste et Henri Favre [2].

En 1895, Auguste Favre-Leuba reste seul et décide de transférer la société à Genève [3]. L’entreprise redevient Favre-Leuba & Co., mais elle change alors de nature, et devient une société d’import-export, élargissant son champ d’action à l’importation de pierres précieuses et d’articles venant des Indes [4].

1902

En 1906, l’entreprise s’installe à Versoix, au bord du lac Léman, et se concentre à nouveau sur l’horlogerie [5].

En 1911, Favre-Leuba et Co. devient une SA et c’est Henri Favre-Leuba qui devient président du conseil d’administration, mais en 1913 le siège de la société est transféré à Bombay [6]. L’entreprise est désormais gérée depuis les Indes anglaises.

2. La renaissance en Suisse

Aux Indes et dans les pays avoisinant, Favre-Leuba est devenue au début du 20e siècle un acteur majeur de l’horlogerie. Il est difficile de savoir aujourd’hui si les montres, venant de Suisse, étaient importées complètes ou partiellement assemblées en Inde. Leurs qualités et leurs prix étaient en tout cas reconnus.

1936

Henri Favre-Leuba, qui était le neuvième et dernier fils de Fritz Favre-Leuba [7], souhaitait sans doute avoir une plus grande maitrise de ses approvisionnements et bénéficier à nouveau du prestige de la montre de Genève.

L’occasion va se présenter en 1940 avec le rachat de la fabrique d’horlogerie Acacia Watch Co. située justement à Genève [8]. Cet établisseur proposait une jolie gamme de montres, depuis la montre étanche à la montre de dame, en passant par les chronographes.

1941

Henry-Auguste Favre et Louis Leuba entrent au conseil d’administration, et en 1944 la société devient la Compagnie des Montres Favre-Leuba avec Henri Favre-Leuba président [9].

3. La Compagnie des Montres Favre-Leuba

Le rachat de la fabrique Acacia Watch n’était qu’une première étape. La deuxième a lieu dès 1945 avec l’entrée d’Henry-Auguste Favre au conseil d’administration de Bovet Frères & Co. [10], fabricant renommé de chronographes à Fleurier. C’est en fait le début d’une prise de contrôle qui sera actée dans les années suivantes.

1941

Bovet devient ainsi la marque « technique » de Favre-Leuba avec une gamme de chronographes et de montres-calendrier.

La Compagnie des Montres Favre-Leuba est désormais bien installée, avec une fabrique à Genève et une à Fleurier, et de solides relais aux Indes.

1946

1950

1951

Favre-Leuba et Zenith

Dans les années 1940, Favre-Leuba était l’importateur des montres Zenith dans certains pays comme les Indes, la Malaisie ou Singapour.

1947

1952

C’est pourquoi on peut trouver dans ces pays des montres Zenith avec les deux noms Zenith et Favre-Leuba.

Au début des années 1950 les gammes de montres Favre-Leuba sont nombreuses avec des montres automatiques, des montres-réveil, des montres-bijoux pour dame, et même des pendulettes.

1955

1955

Il manquait toutefois à Favre-Leuba un élément important pour jouer dans la cour des grands : fabriquer ses propres mouvements et devenir une manufacture. Ce sera fait en 1955 avec le lancement d’un premier mouvement manufacture de 11 ½ lignes : le FL 101, calibre à remontage manuel très classique mais parfaitement réalisé. Mais ces mouvements ne peuvent suffire pour l’ensemble des gammes, et l’entreprise continue à utiliser aussi des calibres Ébauches SA.

1955

1956

Ce nouveau calibre sera aussi l’occasion pour Favre-Leuba de donner des noms à ses modèles, noms très inspirés par la marine : en 1956, Sea Chief, Sea Raider, Sea Bird et Sea King par exemple.

Après le FL 101, Favre-Leuba va lancer en 1957 le FL 102, avec date par guichet, et l’année d’après les calibres automatiques FL 103 et 104.

1957

1958

Favre-Leuba est désormais une entreprise florissante qui produit plus de 100 000 montres par an. Vers 1960, elle lance sa première montre de plongée, Waterdeep.

1960

1960

En 1962, Favre-Leuba a lancé un nouveau calibre à remontage manuel, le FL 251, comportant un double barillet, pour une réserve de marche de 50 h. Mais ce qui a fait sensation cette année-là c’est la présentation d’une montre assez extraordinaire : la Bivouac, première montre-bracelet munie d’un baromètre/altimètre [11].

1962

1963

Sur un principe similaire, Favre-Leuba a breveté [12] en 1965 une montre de plongée avec dans le fond de la boîte une membrane sensible à la pression dans l’eau, reliée à une aiguille au niveau du cadran indiquant la profondeur atteinte. La première version de cette montre, sortie en 1967 et baptisée Bathy 15, indiquait la profondeur jusqu’à 15 mètres, et une deuxième version sortie l’année suivante, Bathy 50, portait les mesures jusqu’à 50 mètres de profondeur.

En 1963, forte de ses ambitions de production de ses propres calibres, Favre-Leuba devient la Manufacture d’Horlogerie Favre-Leuba [13].

4. La Manufacture d’Horlogerie Favre-Leuba

Pour produire des montres fines et élégantes, Favre-Leuba a en effet développé un nouveau calibre à seconde au centre de 11 ½ lignes, le FL 251, à double barillet pour 50h de réserve de marche, et dont l’épaisseur n’est que de 2,95 mm. Ce calibre, appelé Twin Power, existe aussi avec quantième par guichet, et sur cette base Favre-Leuba lancera en 1968 le calibre automatique FL 269 de seulement 3,95 mm d’épaisseur.

Ce nouveau calibre est fabriqué dans une nouvelle usine, inaugurée en 1964, dotée d’un équipement et de moyens de contrôle modernes.

Favre-Leuba produit désormais 300 000 montres par an [14].

1965

De très beaux modèles sont lancés à partir de 1966, en particulier le chronographe Sea Sky et la montre de plongée Deep Blue.

Avec la fin du statut horloger, la concurrence est devenue beaucoup plus importante pour les horlogers suisses. C’est le temps des regroupements d’entreprises pour rationaliser la production et bénéficier des synergies de vente.

Sous l’impulsion de l’ASUAG, Henry Favre rencontre alors Roger LeCoultre chez Jaeger LeCoultre au Sentier. Cela aboutira à la création en 1969 de la Société Anonyme de Participations Industrielles et Commerciales (SAPIC) et de la Société Anonyme de Participations Horlogères et Industrielles (SAPHIR) [15].

5. Favre-Leuba et la SAPHIR

Pour intégrer ces sociétés, Favre-Leuba s’est d’abord transformée.

D’abord avec la création en 1969 de la Holding Favre-Leuba. C’est cette holding qui intègre la SAPIC.

La SAPIC contrôle la manufacture LeCoultre & Cie, au Sentier, la Société de vente des produits Jaeger-LeCoultre, et des participations dans d’autres sociétés, en particulier Jaeger SA à Paris.

La Holding Favre-Leuba contrôle la Manufacture d’Horlogerie Favre-Leuba à Genève, Bovet Frères & Co. à Fleurier et Jean Vallon SA, fabricant de boîtes. En 1969, Bovet Frères va changer de nom et devient Favre-Leuba, Fabrique de Fleurier.

Chronos Holding, qui fait partie de l’ASUAG, détient une participation d’environ 20% dans le nouveau groupe [16].

Les deux sociétés Jaegar-LeCoultre et Favre-Leuba restent indépendantes pour leur stratégie commerciale. Ainsi, Favre-Leuba va lancer en 1971 une gamme de montres Sea Raider avec des calibres hautes fréquences (36 000 A/h) qui ne sont pas utilisés par Jaeger-LeCoultre.

1972

1974

Par contre, la collaboration entre les deux entreprises se traduit en 1973 par le lancement simultané de leur première montre à quartz, développée en collaboration avec Motorola aux Etats-Unis. Il s’agissait du modèle Quartz Raider pour Favre-Leuba et du modèle Master-Quartz pour Jaeger-LeCoultre.

Mais la chute du dollar et la concurrence américaine auront raison des montres à quartz Favre-Leuba. La situation économique de l’entreprise se dégrade. En 1976, la fabrique de Fleurier est fermée [17}.

Favre-Leuba, comme beaucoup d’autres fabricants suisses, tente une montée en gamme, sans succès.

1978

Entre 1978 et 1980, le groupe allemand VDO prend le contrôle de Jaeger-LeCoultre.

En 1985, Favre-Leuba est rachetée par le groupe français Bénédictine [18].

6. Favre-Leuba change de propriétaire

Favre-Leuba est relancée, d’une part grâce à la licence d’exploitation des montres du couturier parisien Christian Dior, et d’autre part par le développement de toute une gamme de nouvelles montres à quartz et mécaniques.

1989

Favre-Leuba va ensuite changer plusieurs fois de propriétaire avec le rachat du groupe Benedictine, la reprise de certaines marques par LVMH, la reprise par le Time Force Group, puis par le groupe espagnol Valfamily et la cession au groupe indien Tata !

Favre-Leuba existe toujours et est aujourd’hui basée à Granges https://www.favreleuba.com/

Un article sur les principaux modèles de montres Favre-Leuba se trouve ici.

Voir aussi Acacia, Bovet Frères et Cie

 

[1] FOSC 1883

[2] FOSC 1891

[3] FOSC 1895

[4] FOSC 1899

[5] FOSC 1906

[6] FOSC 1911 et 1913

[7] Journal Suisse d’Horlogerie, 1955, 11-12, p. 474

[8] FOSC 1940

[9] FOSC 1944

[10] FOSC 1945

[11] Des montres de poche avec baromètre et altimètre avaient déjà existé, comme la montre Altitudo de la Fabrique Schorpp-Vaucher de La Chaux-de-Fonds, vers 1907

[12] Brevet CH 433 127 de Pierre Mathys

[13 FOSC 1963

[14] Europa Star Europe, 1964, 28, 4/6, p. 45

[15] FOSC 1969

[16] Journal Suisse d’Horlogerie, 1969, 5, p. 501

[17] La Suisse Horlogère, édition hebdomadaire, 1976, 37, p. 848

[18] Journal Suisse d’Horlogerie, 1985, 4, p. 627

Le FOSC (Feuille Officielle Suisse du Commerce) est disponible sur E-periodica

Notes :

Concernant Time To Tell : Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,3 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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