La véritable histoire des montres Cortébert

La véritable histoire des montres Cortébert

Cortébert

Cortébert n’est plus aujourd’hui que le nom d’un petit village suisse, entre St Imier et Bienne. Ce fut pourtant aussi le nom d’une des plus anciennes fabriques d’horlogerie de Suisse, qui a produit des montres pendant près de deux siècles.

Description

Joël Pynson

Février 2025

1. La dynastie des Juillard

Abraham-Louis Juillard était fabricant de montres à Sonvilier en 1790 [1]. Avec sa famille, il fabriquait une trentaine de montres par an qu’il allait ensuite vendre à Paris.

Vers 1830, son fils Lucien prit la suite et installa un comptoir à St Imier. La fabrication s’était modernisée : les ébauches venaient de Fontainemelon ou Beaucourt, différentes pièces était fabriquées par des horlogers à domicile, et l’assemblage final était fait au comptoir.

En 1850, Lucien cède sa place à son fils, Albert Juillard-Morel. L’horlogerie se porte bien en Suisse et le problème majeur des fabricants c’est de se fournir en ébauche pour répondre à la demande. Albert va alors s’associer à d’autres industriels de la région, comme Chopard à Sonvilier, Jaquet à St Imier ou Blancpain à Villeret, pour créer une fabrique d’ébauches. Le lieu choisi sera Cortébert, car le village est traversé par la Suze qui peut fournir l’énergie hydroélectrique nécessaire.

L’usine de Raiguel, Juillard & Cie, qui deviendra plus tard Fabrique d’ébauches de Cortébert est inaugurée en 1864. Par une convention, rédigée en 1872, la durée de la société est fixée à 15 ans [2]. Et en 1887, au terme de la convention, ce sont les fils d’Albert, Henri et Émile, qui récupèrent la fabrique, via la société Juillard frères créée à cette occasion [3]. La même année la marque Cortébert est déposée.

1895

La marque Cortébert prenant de l’importance, en 1901 la société est renommée Cortébert Watch Co. [4]

1909

1909

On remarque qu’à cette époque Cortébert fabriquait des « montres sans aiguille » et des montres Roskopf. Pour les montres Roskopf, c’est en effet la fabrique d’ébauches de Cortébert qui avait fourni les premières ébauches à Georges-Frédéric Roskopf pour le développement de sa « montre du prolétaire » [5]. Quant aux montres à heures et minutes sautantes, il s’agit d’une invention de Joseph Pallweber [6], horloger autrichien. Cortébert fabriquait déjà ce type de montres depuis 1884, date à laquelle Cortébert avait passé une convention avec International Watch Co. (IWC) qui en détenait les brevets [6bis].

Emile Juillard décède en 1907 et Henri en 1912. C’est alors Ernest et Émile II, fils d’Henri, qui dirigent l’entreprise [7]

Vers 1919 apparaissent les premières montres-bracelets Cortébert.

1919

Albert, fils d’Henri, et Charles, fils d’Émile, deviennent associés en 1922 [8].

1923

1923

Au début des années 1920, Cortébert est une manufacture importante. Elle fabrique ses propres ébauches, et même ses cadrans. Au total se sont plus de 200 000 montres qui sont fabriquées chaque année, et expédiées dans le monde entier. La montre de poche reste la spécialité de l’entreprise qui est réputée pour ses calibres fiables, précis et élégants, car peu épais. Elle fabrique par exemple en série des calibres de seulement 14 « douzièmes » d’épaisseur [9], soit 2,6 mm.

1926

1928

1926

La production de montres-bracelets augmente progressivement, avec même le lancement en 1929 d’une montre-bracelet originale, la bracelet-chevalet, dont la boîte pouvait être relevée grâce à une charnière sur un double fond.

1930

En 1931, Cortébert lance une autre montre originale, la Rébus. C’est une montre « de sac », concurrente de l’Ermeto de Movado, qui peut se rentrer à l’intérieur d’une boîte décorée.

1931

L’année d’après, Cortébert lance son propre chronographe. Curieusement, c’est un chronographe de poche, alors que de plus en plus de fabricants suisses lancent des chronographes-bracelets.

1932

À partir de 1934, Cortébert lance des montres étanches, les Cortébert Sport, et va équiper ses montres d’un système antichoc (Incabloc) : le mot « incassable » apparait sur les cadrans. Cette mention étant contestable, Charles Juillard s’en explique en 1935 : « il ne vient pas à l’idée (de l’acheteur) que la montre qu’on lui livre soit incassable comme le serait une bille de plomb. Il demande simplement que le mécanisme de cette montre soit convenablement protégé contre les menus chocs et chutes qui accompagnent fatalement l’existence de l’homme actif [10]. »

1934

1935

1937

Au début des années 1940, malgré les restrictions liées au second conflit mondial, Cortébert fête son 150e anniversaire et lance de nombreux modèles, dont de jolies montres carrées et rectangulaires, munies du calibre 650 de 5 lignes, certaines avec verre bombé, qu’on appelait à l’époque « verre optique » du fait de son effet grossissant.

1941

1942

Ernest Juillard décède en 1940, et son fils Jean devient associé. En 1944, c’est Henry, fils d’Émile, qui devient associé.

En 1944, Cortébert recrute un jeune ingénieur remarquable qui va être à l’origine de nombreux brevets techniques. C’est Hans Kocher [11], qui, plus tard, sera l’inventeur chez Büren des calibres automatiques à microrotor.

C’est ainsi que Cortébert présentera une montre calendrier en 1947, la Corté-date, en 1950 un nouveau système de raquetterie, le Spirofix, qui facilite le réglage de la montre, et en 1954 le premier calibre automatique Cortébert, le Cortérotor.

1947

1950

1954

Henry Juillard décède en 1955, et Emile en 1957. Ces deux disparitions semblent avoir eu un effet important sur l’entreprise, qui est d’autre part soumise à une forte concurrence, en particulier des montres Roskopf économiques. Faute de nouveaux modèles vraiment concurrentiels, Cortébert décide en 1962 de céder son outil industriel à la SSIH (Omega-Tissot-Lémania) [12]. L’usine de Cortébert devient ainsi une annexe d’Omega.

2. D’Omega à Ermano

Cortébert ouvre alors des bureaux à Bienne pour continuer son activité [13]. Charles et Albert Juillard dirigent l’entreprise.

De nouveaux modèles, très classiques, sont lancés, mais c’est probablement insuffisant pour la pérennité de l’entreprise qui est rachetée par la holding Ermano en 1966 [14]. Charles et Albert restent dans l’entreprise qui tente une relance, avec par exemple le lancement d’une montre de plongée en 1968, puis d’une montre électronique à balancier spiral en 1969.

1966

1969

En 1970, Charles et Albert quittent l’entreprise [15]. Ermano utilisera alors la marque Cortébert pendant quelques années, en particulier pour des montres de poche, puis la marque sera abandonnée.

1971

3. Cortébert et la chronométrie

De nombreux fabricants suisses soumettaient leurs montres aux Bureaux de Contrôle pour obtenir des bulletins de chronomètres, en particulier à partir des années 1950.

Mais les fabricants les plus courageux participaient aussi aux concours d’Observatoire, à Neuchâtel, Genève ou Kew Teddington, beaucoup plus exigeants, mais donc les résultats étaient considérés comme plus honorifiques. Cortébert était de ceux-là.

1940

1948

Ainsi, en 1929 et 1930, Cortébert a obtenu un Prix de série à Neuchâtel ; en 1931 deux chronomètres Cortébert sont classés à Kew Teddington ; en 1932 Prix de série à Neuchâtel ; en 1948 nouveau Prix de série à Neuchâtel, plus 5 Premiers Prix pour des chronomètres de poche et le Prix Guillaume pour le régleur Berthold-Thommen ; en 1949 nouveau Prix de série et 8 Premiers Prix : en 1950 Prix de série et 6 Premiers Prix, en 1951 Prix de série et 5 Premiers Prix ; en 1952 Prix de série, 2 Premiers Prix et Prix Guillaume ; en 1953 Prix de série et 2 Premiers Prix : en 1954 Prix de série et 7 Premiers Prix ; en 1955 Prix de série et 9 Premiers Prix, et en 1957, 16 montres-bracelets primées à Neuchâtel.

Cortébert a même obtenu des bulletins de l’Observatoire de Genève en 1952 et 1955 !

1944

Quant aux bulletins délivrés dans les bureaux de contrôle, en particulier celui de La Chaux-de-Fonds, ils se comptent par centaines : 129 en 1929, 193 en 1931, 100 en 1950, 23 en 1952, 10 en 1954, 81 en 1956, 28 en 1957, et 127 en 1961.

4. Perseo et Tellus

En Italie, certaines montres Cortébert étaient distribuées sous le nom Perséo, marque déposée par Cortébert en 1936. C’est aujourd’hui un fabricant de montres italien.

Quant à Tellus, c’est une fabrique de montres créée par Émile et Charles Juillard en 1926 à La Chaux-de-Fonds, en association avec Wilhelm Ulrich, négociant de Francfort sur Main en Allemagne [21]. La société a été dissoute en 1942 mais la marque a continué à exister. C’est aujourd’hui un fabricant de montres français.

 

Les principaux modèles de montres Cortébert des années 1930 à 1960 se trouvent ici.

 

Voir aussi : les sites actuels Cortebert, Perseo et Tellus

[1] Revue Internationale d’Horlogerie, 1926, 2, pp. 17-30

[2] FOSC 1883

[3] FOSC 1887

[4] FOSC 1901

[5] Revue Internationale d’Horlogerie, 1926, 2, p. 27

[6] voir par exemple le brevet CA 26 958

[6 bis] FOSC 1885

[7] FOSC 1912

[8] FOSC 1922. Pour la généalogie des Juillard, voir aussi : https://www.cgaeb-jura.ch/wp-content/uploads/2017/05/074_genealogie_jurassienne.pdf

[9] le douzième de ligne vaut 0,188 mm

[10] Revue Internationale d’Horlogerie, 1935, 23, p. 274-275

[11] Hans Kocher, Une vie marquée par des hommes et des montres, 1998, édité par l’auteur, p. 13

[12] Journal Suisse d’Horlogerie, 1962, 1, p. 14

[13] FOSC 1962

[14] La Suisse Horlogère, édition hebdomadaire, 1966, 43, p. 1316

[15] FOSC 1970

[16] Revue Internationale d’Horlogerie, 1936, 9, p. 107

[21] FOSC 1926

Les archives de la Fédération Horlogère, du Davoine et de l’Impartial sont disponibles en ligne sur www.doc.rero.ch

Les archives du Journal Suisse d’Horlogerie, d’Europa Star, de la Revue Internationale d’Horlogerie et de la Suisse Horlogère sont disponibles sur The Watch Library

Le FOSC (Feuille Officielle Suisse du Commerce) est disponible sur E-periodica

Notes :

Concernant Time To Tell : Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,3 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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