La véritable histoire des montres Vulcain

La véritable histoire des montres Vulcain

Vulcain

D’abord spécialiste des montres de poche compliquées, Vulcain a vu sa notoriété devenir internationale grâce à la célèbre montre-bracelet réveil Cricket qui a connu de nombreuses déclinaisons. La marque a failli disparaitre avec la « crise du quartz » mais a été relancée.

Description

Joël Pynson

Mai 2025

1. La dynastie Ditisheim

Les Ditisheim font partie des nombreuses familles originaires d’Alsace qui sont venus s’installer en Suisse au 19e siècle. D’autres familles aux noms proches, comme les Didisheim, ont eu le même parcours.

Vers 1858, Aron et Maurice Ditisheim s’installent à La Chaux-de-Fonds sous le nom Ditisheim frères. Émile les rejoint en 1883 [1].

En 1886, Maurice reste seul à la tête de l’entreprise qui devient simplement Maurice Ditisheim. En 1889, Herman et Jules Ditisheim rejoignent la fabrique d’horlogerie, puis Albert arrive en 1891 {2].

L’entreprise se spécialise dans la montre de poche compliquée, en particulier les montres à répétition.

1890

1894

En 1893, Maurice Ditisheim quitte l’entreprise. Herman, Albert et Jules lui succèdent sous le nom Ditisheim & Cie [3].

Les montres Ditisheim sont appréciées et obtiennent des récompenses aux grandes expositions de Paris et Chicago.

La marque Volta est déposée en 1896, et en 1898, l’entreprise ajoute Fabrique Vulcain à sa raison sociale [4]. La marque Vulcain est déposée l’année d’après. Comme pour beaucoup de fabriques proposant des montres de poche à répétition de grande série, les mouvements des montres Vulcain et Volta proviennent de la célèbre manufacture Le Phare au Locle. Le Phare devait son succès à la qualité remarquable de ses calibres, et à un régulateur silencieux qui permettait de mieux entendre les sonneries. Vulcain va innover en développant en 1898 son propre système de régulateur silencieux [5], qui permet aujourd’hui de reconnaitre facilement un calibre Vulcain.

1901

1905

Dès 1909, Vulcain produit des montres-bracelets. En 1910, la société devient Fabriques Vulcain et Volta.

Pendant la première Guerre mondiale, en 1915, les Ditisheim créent la Fabrique Studio qui est utilisée comme deuxième marque, plus économique, de Vulcain [6].

D’autres membres de la famille Ditisheim vont ensuite intégrer l’entreprise : Charles en 1921, Robert et Maurice en 1925 [7]. Robert est ingénieur, et c’est sous son impulsion que sera développé plus tard la célèbre Vulcain Cricket.

Un membre d’une famille proche, André Didisheim, rejoint également la manufacture.

Vulcain est une manufacture produisant ses propres mouvements, mais s’adresse désormais à la Vallée de Joux pour ses calibres spéciaux, comme ceux présentés à l’Exposition de Barcelone en 1929 où l’entreprise obtient un Grand Prix [8].

1929

Les montres Vulcain sont très classiques, mais en 1939 Vulcain a développé sur la base de son calibre 65MS de 10,5 lignes un rare calibre chronographe avec roue à colonne : le 65 Y. La petite taille de ce mouvement a permis à Vulcain de réaliser des chronographes sans compteur très fins et élégants qui furent sélectionnés par les forces armées d'Uruguay mais qui eurent peut-être aussi du succès auprès des dames.

Mais depuis plusieurs années Vulcain travaillait sur un projet qui allait rendre l’entreprise célèbre : concevoir une montre-bracelet réveil.

Les techniciens se heurtaient à un problème important : la sonnerie n’était pas assez forte pour être audible. Le physicien français Paul Langevin, de visite à la Manufacture, est interrogé sur le problème et rassure alors tout le monde : si un insecte aussi petit qu'un grillon peut faire un bruit audible en plein air à plusieurs dizaines de mètres, alors une montre peut en faire autant ! La solution viendra d'un plot judicieusement fixé sur une membrane. Lors de l'action du marteau, cette dernière entre en résonance et le son est alors amplifié par un double fond percé d'orifices [8].

C'est ainsi que naquit en 1947 la Vulcain « Cricket » et son calibre 120, dont les caractéristiques techniques étaient remarquables : grâce au double barillet la puissante sonnerie durait près de 25 secondes ; le réglage était très simple et ne faisait appel en tout et pour tout qu'à une couronne remontoir, remontant dans les deux sens, à 3 heures, et un poussoir unique à 2 heures. La montre avait même une aiguille des secondes au centre, ce qui n'était pas courant à l'époque. Enfin et surtout c'était un modèle bien dans son temps : avec l'essor des échanges et des déplacements, la montre réveillait le voyageur de commerce, hôte chaque nuit d'un hôtel différent, rappelait un rendez-vous ou un coup de téléphone à donner ou encore prévenait l'automobiliste de la fin d'une durée de stationnement.

1948

1948

Qui a offert la montre du Président [9] ?

La Vulcain Cricket, on le sait, a été portée et appréciée par plusieurs Présidents des Etats-Unis d'Amérique. On pourrait croire qu'il s'agissait là d'initiatives savamment orchestrées par la Maison Vulcain pour assurer la promotion de leur production. Il n'en est rien. La Cricket du Président Harry Truman, heureux homme qui s'était vu offrir quelques années auparavant une Universal Tri-Compax en or pour la signature des accords de Potsdam, lui a été offerte en 1952 par le Président du Syndicat des Photographes de la Maison Blanche. Peut-être pour ne pas oublier les séances de prise de vues... Le général Dwight Eisenhower, qui signa dans les années 50 les accords protectionnistes limitant les importations de montres suisses aux Etats-Unis, en portait une qui se mit à sonner, un jour, lors d'une conférence de presse. "La Suisse s'est vengée" murmura-t-on au pays de Neuchâtel...

1957

Lyndon Johnson a acheté lui-même sa Cricket lors d'un séjour à Genève et l'a fait réviser par Vulcain en 1964, ce qui valut à la Maison Chaux-de-Fonnière une chaleureuse lettre de remerciement. Celle du Président Nixon lui fut remise par le Président des Importateurs de Montres aux USA. Sans rancune... Quant à celle de Ronald Reagan, elle lui a été offerte par l'agent finlandais de Vulcain lors d'un voyage du Président à Helsinki.

Reste en fait deux montres directement offertes plus tard par Revue-Thommen : l'une pour le Président Georges Bush et l'autre pour le Président Bill Clinton.

Le lancement du modèles Cricket va donner un élan de créativité à l’entreprise. D’une part dans le domaine de la promotion, avec la Vulcain Cricket qui accompagne des missions d’exploration des plus hauts sommets du monde, comme les expéditions française et italienne dans l’Himalaya en 1953 et 1955, et des publicités dans les plus grands magazines du monde.

1955

1956

D’autre par la manufacture va lancer d’autres nouveaux modèles comme la Vulcain Efemerid, vers 1952, et la Cricket-Calendar, en 1957, qui dispose d’un nouveau calibre, le 401, qui comporte la date dans un guichet à 3 heures et une petite seconde à 6 heures. Un seul barillet remonte le mouvement horaire et le réveil, avec un dispositif limitant la durée de sonnerie à 15 secondes pour ne pas décharger totalement le ressort moteur. Malgré ses caractéristiques, le calibre 401 n'eut pas un succès important et ne réussit pas à détrôner le traditionnel calibre 120.

1952

En 1958 la Cricket a déjà plus de 10 ans et la manufacture doit faire face à une concurrence de plus en plus nombreuse. Vulcain va alors lancer une remarquable montre-réveil pour dame, la fameuse Cricket Golden Voice [9].

1958

Ajouter des fonctions supplémentaires aux mouvements de montres pour dame nécessite pour les concepteurs des prouesses de miniaturisation. La Golden Voice, calibre 406, en est un exemple : pour 8,75 lignes de diamètre (19,5 mm), le mouvement ne fait que 5,25 mm d'épaisseur malgré la présence d'une seconde directe au centre et de 44 pièces supplémentaires par rapport à un mouvement simple. L'acoustique du réveil a fait l'objet d'un soin tout particulier. Du fait de la réduction de taille de la membrane, il a fallu tester plusieurs matériaux pour déterminer celui qui avait les meilleures performances acoustiques. C'est l'or qui a finalement été choisi, à la fois en raison de la puissance du son émis et de la résistance du matériau à la corrosion. La Golden Voice porte donc son nom à juste titre.

En 1958, pour le centenaire de l’entreprise, Vulcain lance également le modèle Centenary dont il existe plusieurs versions. 

1960

En 1959, la Fabrique Studio fusionne avec Vulcain qui devient Fabrique des Montres Vulcain et Studio [10].

1950

Enfin, en 1961 Vulcain lance son chef-d’œuvre technique : la Cricket Nautical.

Un plongeur autonome classique, respirant de l'air comprimé, ne peut guère dépasser les 60 à 70 mètres de profondeur. Or le plateau continental, vaste surface sous-marine alors inexplorée tout au long des continents, se trouve à une profondeur d'environ 200 à 250 mètres. À la fin des années 50 le Pr. Hannes Keller de Zurich, mathématicien et plongeur expert des grandes profondeurs, mit au point des mélanges gazeux qui autorisaient de descendre à de telles profondeurs et permettaient de plus une réduction considérable des temps de décompression nécessaires pour la remontée. Il fallait à ces pionniers un instrument de mesure du temps à la hauteur de leurs ambitions. Hannes Keller s'associa alors avec l'explorateur et cinéaste Max-Yves Brendily et l'instructeur national de plongée Arthur Droz pour mettre au point en collaboration avec Vulcain la première montre-réveil de plongée : la Cricket Nautical [9].

Le cahier des charges était contraignant : il fallait que la montre soit étanche jusqu'à 300 mètres, qu'elle affiche les paliers de décompression et qu'elle sonne clairement dans l'eau pour avertir un voire plusieurs plongeurs.

1962

L'étanchéité fut obtenue grâce à la construction d'une boîte à trois fonds superposés, suffisamment mince pour produire des vibrations puissantes et suffisamment solide pour résister à des pressions de l'ordre de 30 atm. Pour les paliers de décompression, la traditionnelle lunette tournante des montres de plongée fut supprimée et remplacée par un cadran central tournant au moyen d'une couronne supplémentaire. Le cadran central est placé au-dessus du premier cadran qui est fixe. Il porte une ouverture rectangulaire disposée latéralement et à travers laquelle on peut lire les durées d'arrêt aux paliers classiques de 9, 6 et 3 mètres. Le verre lui-même a fait l'objet de recherches poussées et a été remplacé par une matière plastique particulièrement résistante. Le mouvement utilisé fut le classique calibre 120 et la sonorité obtenue était d'autant plus puissante que l'eau conduit bien mieux les vibrations que l'air. La montre Cricket Nautical fut utilisée la première fois en 1961 et elle accompagna Hannes Keller lorsqu'il battit plusieurs records de plongée, atteignant 300 mètres dans le caisson de haute pression du GERS à Toulon, sous l'œil amical du Commandant Cousteau.

2. Intégration dans les Manufactures Suisses Réunies (MSR)

Avec la fin du statut horloger, qui protégeait l’industrie horlogère suisse depuis les années 1930, les fabricants suisses sont confrontés au début des années 1960 à une rude concurrence étrangère. C’est le début des concentrations d’entreprises, favorisées par la Fédération Horlogère et l’ASUAG, dans l’objectif de mettre en commun les ressources et les compétences. Quatre entreprises vont alors se rapprocher pour devenir plus compétitives : Revue Thommen, Vulcain, Phénix et Buser Frères.

Ce sera en 1961 la création des Manufactures d’Horlogerie Suisses Réunies, ou MSR [11].

1962

MSR est un groupe conséquent : avec ses 760 salariés il a une capacité de production de plus de 600 000 montres/an [12]. Revue Thommen est la plus importante société du groupe, mais afin d’éviter d’avoir un pouvoir de décision trop important, elle ne détient que 48% de la holding.

Toutes les ébauches sont désormais fabriquées chez Revue Thommen, mais chaque fabrique a sa propre stratégie et ses propres services de vente. La partie administrative est toutefois située à La Chaux-de-Fonds, et progressivement la séparation va se préciser : instruments et machines à Waldenburg, horlogerie à La Chaux-de-Fonds.

Au début, l’association à MSR est favorable à Vulcain qui lance de nouveaux modèles comme la montre étanche Meteor II en 1963, et de nouvelles versions des modèles Cricket.

1963

1969

Durant les difficiles années de la « crise du quartz » l’activité de MSR est rationalisée. Les marques Buser et Phénix sont abandonnées au profit de Revue et Vulcain.

1970

Mais même la marque Vulcain est progressivement abandonnée. Ainsi, lorsqu’en 1987, le célèbre modèle Cricket est réédité avec son calibre original, c’est sous le nom Revue Thommen.

1997

La société Fabrique des Montres Vulcain et Studio va encore vivre quelques années. En 1999 le siège de la société est transféré à Waldenburg où se trouve Revue-Thommen [13], et en 2000 la société est déclarée en faillite [14].

En 2001 les marques Vulcain et Cricket sont reprises par la société Production et Marketing Horloger [15] et la production de montres Vulcain est relancée.

La fabrique Vulcain existe toujours aujourd’hui et son site internet se trouve ici.

Voir aussi : Revue-Thommen

[1] FOSC 1883

[2] FOSC 1889-1891

[3] FOSC 1893

[4] FOSC 1898

[5] Brevet CH 15 833

[6] FOSC 1915

[7] FOSC

[8] La Suisse Horlogère, 1949, 1, p. 53

[9] Joël Pynson, Les montres-bracelets réveil, Chronométrophilia, 2003, 54, p. 17

[10] FOSC 1959

[11] La Suisse Horlogère, édition hebdomadaire, 1961, 37, p. 824

[12] Journal Suisse d’Horlogerie, 1962, 1, p. 63

[13] FOSC 1999

[14] FOSC 2000

Les archives de la Fédération Horlogère, du Davoine et de l’Impartial sont disponibles en ligne sur www.doc.rero.ch

Les archives du Journal Suisse d’Horlogerie, d’Europa Star, de la Revue Internationale d’Horlogerie et de la Suisse Horlogère sont disponibles sur The Watch Library

Le FOSC (Feuille Officielle Suisse du Commerce) est disponible sur E-periodica

Notes :

Concernant Time To Tell : Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,3 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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