Les chronographes de poche américains et leurs liens avec la Suisse

Les chronographes de poche américains et leurs liens avec la Suisse

Même si la Suisse est le pays incontesté des montres compliquées, d’autres nations ont également fabriqué des montres complexes, en particulier des chronographes. C’est le cas des Etats-Unis qui a produit des chronographes avec des solutions innovantes, il est vrai parfois avec l’aide d’horlogers Suisses.

Description

Joël Pynson

Juin 2020

Mise à jour : Avril 2025

À la fin du 19e siècle, l’essentiel des montres dites « compliquées » était suisse. C’est le cas en particulier du chronographe dont la fabrication fut très vite industrialisée, pour répondre à une demande qui ne cessait d’augmenter de la part des industriels, des sportifs et des particuliers en quête d’une montre à la fois statutaire et technique.

Un tel succès encouragea les fabricants d’autres pays à s’y intéresser. On sait qu’entre 1880 et 1900 quelques chronographes ont été fabriqués en Allemagne dans la région de Glashütte, en Angleterre dans la région de Birmingham, et en plus grande quantité en France dans la région de Besançon.

Mais c’est aux Etats-Unis que les tentatives furent les plus nombreuses, aidées en cela par un outil industriel performant et… des horlogers Suisses !

À partir des années 1850 l'industrie horlogère américaine s'est constituée à une vitesse impressionnante. De puissantes sociétés ont été créées, certaines occupant des milliers de personnes et ce grâce à la mécanisation et à la standardisation qui permettaient la fabrication en quantité de montres à la fois précises et bon marché. En 1876, lors de la fameuse exposition de Philadelphie où les Suisses avaient découvert avec effroi cette avance technologique, les principaux fabricants américains s'appelaient American Waltham Watch Co., Howard Watch Co., Elgin, Illinois, ou encore Rockford Watch Co.

Une autre caractéristique de l’industrie américaine était l’extrême mobilité de ses acteurs : les ouvriers, les ingénieurs, voire les dirigeants, pouvaient très rapidement changer de société ou en créer une autre. Ceci explique l’essaimage rapide de l’industrie horlogère américaine à partir des années 1860, et également l’uniformité des designs et des solutions techniques qu’on retrouve d’une société à l’autre.

Dans le pays qui a su le mieux rationaliser la production industrielle, on ne s’étonnera pas du fait que compteurs et chronographes étaient très demandés.

Des compteurs rudimentaires sans possibilité de remise à zéro ont été fabriqué aux Etats-Unis dès 1859, mais les premiers chronographes [1] sont apparus vers 1876 et ils étaient signés de l'une des plus importantes manufactures aux Etats-Unis : l'American Waltham Watch Co. Waltham s'est constituée à partir de 1850 sous l'impulsion de Edward Howard, David Davis et Aaron Dennison. À l'époque du lancement de ses chronographes Waltham était une fabrique imposante capable de produire près de 30 000 montres par mois, un chiffre qui aurait paru totalement ahurissant en Suisse.

Chez Waltham on s’est intéressé très tôt à la mesure des temps courts puisque la première montre qui en était capable a été brevetée le 8 février 1859. Il s’agissait du « chronodrometer », dont l’aiguille centrale faisait un tour en 4 minutes et qui était muni d’une foudroyante faisant un tour en 4 secondes, par saut de 1/4 de seconde. Mais il ne s’agissait pas d’un vrai chronographe car il n’y avait pas de remise à zéro et le mécanisme stop arrêtait l’ensemble du mouvement.

Crédit Jenn, Saint Charles, USA.

Les vrais chronographes Waltham, développés plus de 15 and plus tard, portent tous, gravés sur les ponts ou la platine, des numéros de brevets. Ils permettent d’affirmer que ce sont bel et bien des Suisses, installés au moins pour un temps aux Etats-Unis, qui les ont créés.

Les premiers modèles de chronographe, plutôt rares, étaient des montres imposantes à cadran double face avec heure, minutes et petite seconde d'un côté, et aiguille de chronographe de l'autre côté. Côté chronographe le cadran était partiellement ajouré, laissant voir le mouvement. Le numéro de brevet, US 176,231, nous apprend qu’il a été déposé le 25 mars 1876 par un certain Henri Alfred Lugrin, résidant à New York. Un additif a été rajouté à ce brevet par le même Lugrin en date du 22 mai 1876, suivi par un autre brevet, n° 182, 836, sur le même type de mouvement, déposé le 7 août de la même année.

Il nous reste peu d’informations sur Henri Alfred Lugrin, que l’on confond souvent avec Alfred Lugrin, créateur de la célèbre Lémania. Il est probable toutefois qu’ils fussent de la même famille. Il serait né en 1848 en Suisse et aurait émigré très jeune aux Etats-Unis [2]. Son partenariat avec Waltham dura en tout cas plusieurs années.

Des chronographes basés sur les mêmes brevets furent fabriqués en Suisse. Poussé par Eugène Robert, responsable de l'agence New-Yorkaise de Longines, La Manufacture de St Imier va mettre en production en 1879 le calibre 20H de 20 lignes, sur la base du calibre maison 20L. Ce sera le premier chronographe Longines et sa gestation ne s'est apparemment pas faite sans mal : « (La Fabrique des Longines) se hasarda en 1879 dans la construction d'un chronographe, sur les données de H.A. Lugrin, inventeur d'origine vaudoise délégué par Robert [3]. Demander à la machine de façonner un instrument de mesure aussi compliqué et aussi nouveau, c'était une véritable gageure. La victoire coûta beaucoup de peine [4]. »

La deuxième version de chronographe Waltham, porte le n° de brevet anglais 3224 datant de 1880. On y retrouve le nom d’Henri-Alfred Lugrin, mais un autre nom est associé : P. Nordman. Prosper Nordman (parfois écrit Nordmann) a collaboré chez Waltham aux montres chronographes et aux montres à répétition. Cette deuxième version avait un cadran simple et a existé avec ou sans compteur 15 minutes et même avec rattrapante. Certains modèles ont même semble-t-il été produits avec rattrapante pour les secondes et pour les minutes. Le mouvement était un « 14-size », pour reprendre la numérotation américaine, soit environ 41,5mm.

Waltham a en effet aussi produit des répétitions 5 minutes. L’examen des brevets montre que plusieurs horlogers suisses ont participé à la mise au point de ces montres, en particulier Georges Aubert du Sentier et Charles Henry Meylan du Brassus. Charles Henry Meylan, remarquable horloger à l’origine de la C.-H. Meylan Watch Co, a vécu aux Etats-Unis où il a déposé plusieurs brevets. Ces brevets portent sur des mécanismes de répétition, mais également sur des chronographes. Son premier sur le sujet, n°151,899, date de 1874. Certaines montres Waltham compliquées, avec répétition et chronographe avec rattrapante, ont ainsi été conçues par Meylan.

La force de l’horlogerie américaine résidait dans la fabrication de montres de bonne qualité en grande série et à prix serrés. On ne s’étonnera donc pas que l’effort principal des autres fabricants qui s’intéressèrent au chronographe, fut d’essayer d’en réduire le coût.

Ce fut le cas de la Trenton Watch Co. [5], installée à Trenton dans le New Jersey, et active entre 1887 et 1908. Cette société a fabriqué quelques chronographes, plus simples et plus économiques, avec des mouvements de 9 rubis. Le brevet sur ces montres date de 1891 et il est signé Charles Schlatter, habitant d’Hoboken dans le New Jersey. Il porte sur un système à pignon oscillant, ce qui est assez surprenant puisque ce type de système avait déjà été breveté aux États-Unis pour les chronographes, à la fois par Edouard Heuer et par Ami Lecoultre-Piguet, à peu près au même moment, vers 1886. Les chronographes Trenton sont plutôt rares. On peut parfois les trouver sous la marque Keystone Watch Case Co., probablement avant que cette dernière rachète la New York Standard Watch Co. en 1903.

La New England Watch Co., installée à Waterbury dans le Connecticut, elle s’est d’ailleurs appelée Waterbury Watch Co. à ses débuts, fut active entre 1898 et 1914. Elle a produit vers 1911 des chronographes avec des mouvements de 7 rubis dont certains portent la marque Dan Patch. Dan Patch était le nom d'un cheval de course qui, en 1906, avait parcouru le mile en 1 minute et 55 secondes, record qui resta invaincu pendant près de 32 ans.

Une date de brevet est inscrite sur la platine de ces chronographes. Il s’agit d’un brevet américain de 1904 de l’italien Joseph Petrillo, résidant à Brooklyn, lequel deviendra peu après citoyen américain et s’installera à Boston. Ce brevet sera aussi déposé en Suisse en 1904 par un certain Victor Nivois, au nom de Joseph Petrillo. Pourtant le mouvement ressemble assez peu aux schémas fournis dans le brevet. Il est en revanche conforme à un autre brevet, plus tardif, de 1911, d’Edwin Hart, déposé au nom de la New England Watch Co. Ce brevet doit donc probablement dépendre de celui de Joseph Petrillo.

On retrouve le brevet de Petrillo pour les chronographes de la New York Standard Watch Co., installée à Jersey dans le New Jersey et active entre 1885 et 1929. Elle a fabriqué, à partir de 1908, des chronographes à 7, 10, 13, 15 ou 17 rubis, certains portant la marque Excelsior ou également Dan Patch.

Les premiers, fabriqués en « 18 size » (environ 20 lignes ou 45mm), portent la date du brevet de Joseph Petrillo. Les seconds, fabriqués en « 16 size » (environ 19 lignes ou 43 mm) portent la date du 22 décembre 1908, ce qui correspond à un brevet de Grandville Nutting, citoyen américain de Jersey, le brevet étant déposé au nom de la New York Standard Watch. Dans ce brevet, Grandville Nutting dit explicitement : « My invention relates to an improvement in watch movements, and more particularly to improvements upon that described and illustrated in the patent to J. Petrillo, N°755,313 and dated March 22nd, 1904. » (Mon invention concerne une amélioration des mouvements de montres et plus particulièrement des améliorations de ce qui est décrit et illustré dans le brevet de J. Petrillo, n°755,313 du 22 mars 1904).

L'industrie horlogère américaine était aussi connue pour ses montres encore meilleur marché, les « dollars watches » aux mouvements simplifiés et sans rubis. Certaines des sociétés spécialisées dans ce genre de montres ont fabriqué des chronographes, rudimentaires certes, mais avec toutes les fonctions de départ, arrêt et retour à zéro. C'est le cas de la Sterling Watch Co., branche d’E. Ingraham Co., qui, dans les années 1920, en a fabriqué sous le nom de Pastor Stop Watch. Le nom Pastor vient de l’inventeur de ces chronographes sans rubis, Thomas Pastor, habitant de Waterbury dans le Connecticut, qui a obtenu son brevet en 1924, au nom de la Sterling Watch Co.

C’est le cas aussi de la Manhattan Watch Co., créée à New York en 1883 et qui n’a existé qu’une dizaine d’années. Elle a produit des montres stop mais aussi d’authentiques chronographes, sous son nom mais également sous le nom New York Chronograph Watch Co. Le calibre de base était le 18-size de la Manhattan Watch Co. Les chronographes dont le mouvement est signé Manhattan Watch Co. sont en général très simplifiés avec balancier simple et un seul rubis. Ceux signés New York Chronographe Watch Co. sont plus élaborés avec balancier à vis et 7 rubis.

La montre semble avoir deux poussoirs, de part et d’autre du remontoir. En fait le deuxième poussoir est une tirette permettant la mise à l’heure. Seuls 800 exemplaires de ces chronographes auraient été produits. Il existe également de très rares exemplaires de chronographes signés New York Chronograph Watch Co., doté d’un calibre très différent, plus élaboré, avec le mécanisme de chronographe en vue sur la platine. Ce mécanisme est à embrayage vertical par friction, solution très en avance sur son temps.

La montre américaine, victime de son propre protectionnisme, connut un lent déclin au début du 20e siècle et le dernier chronographe américain fut en fait le fruit d’une commande militaire.

Au début de la 2ème Guerre mondiale, l’industrie américaine fut en effet massivement réorientée vers l’effort de guerre. Bateaux, véhicules, armes, avions sont fabriquées en un temps record et en quantités considérables. Dans le domaine horloger, la société Hamilton, créée en 1892 à Lancaster en Pennsylvanie, va totalement s’impliquer dans la fourniture de garde-temps pour l’armée américaine. C’est ainsi que dès le début des années 1940 Hamilton a produit en quantité des chronomètres de marine, modèles 21 et 22. Le modèle 23 était un chronographe. Ses caractéristiques avaient été définies dans le document AN-05-35A-1 sous le nom « Type AN 5742-1, Navigational Stop Watch ». Il s’agissait en effet d’un chronographe destiné d’abord à l’US Air Force et en particulier aux bombardiers.

Le moins que l’on puisse dire c’est que le mouvement de ce chronographe est largement d’inspiration suisse. L’architecture générale, la forme des ponts et de certaines pièces sont directement inspirées des calibres Excelsior Park ou Valjoux de la même époque.

Ce tour d’horizon des chronographes américains ne saurait être complet sans un petit retour vers la Suisse. À la fin du 19e siècle, les chronographes Waltham connurent en effet un destin tout à fait surprenant.

En 1890, peut-être déçu du succès mitigé des chronographes Waltham aux Etats-Unis, Prosper Nordmann transfère leur fabrication à Genève [6] et créé la Timing and Repeating Watch Co. of Geneva [7] pour commercialiser les chronographes et répétition 5 minutes. Les calibres chronographes correspondent à la deuxième version du calibre Lugrin et existaient en version compteur 15mn et rattrapante.

Peu de temps après leur introduction sur le marché, les montres de la Timing And Repeating Watch vont être distribuées par Schwob Frères à La Chaux de Fonds. Mais les temps avaient changé au pays des belles montres : les métropoles horlogères comme La Chaux-de-Fonds, Le Locle ou St-Imier savaient désormais fabriquer en grandes quantités des chronographes fiables et bon marché. La Timing and Repeating ne dura que quelques années. La menace étrangère sur les montres à complications suisses fut bien vite écartée…

Pour les chronographes de la Timing and Repeating Watch Co., voir aussi Electa

 

[1] Voir en particulier : Michael C. Harrold, American Watchmaking, a supplement to the Bulletin of the NAWCC, 1984, p.96

[2] Voir le site : https://hans-weil.faszination-uhrwerk.de/Lugrin/lugrin.html (consulté en juin 2024). Mais l’auteur ne cite pas ses sources.

[3] Eugène Robert était l’agent de Longines à New York à cette époque

[4] André Francillon, Histoire de la Fabrique des Longines, Edité par Longines Francillon, SA, 1947, p.96

[5] Pour cette société et les suivantes voir aussi Cooksey Shugart et Richard E. Gilbert, Complete price guide to watches, édité annuellement. L’édition qui a été consultée est celle de 1997.

[6] La Fédération Horlogère, 1898, 71, p.401

[7] Feuille Officielle Suisse du Commerce, 1891, p. 494-495

Notes :

Concernant Time To Tell :

Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,3 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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