Les chronographes de poche Electa et l’héritage d’Henry Alfred Lugrin

Les chronographes de poche Electa et l’héritage d’Henry Alfred Lugrin

Electa

L’histoire des chronographes de poche Electa commence aux Etats-Unis, se poursuit à Genève et se termine à La Chaux-de-Fonds. Un parcours assez inhabituel de transfert de technologie, mais ce sont bien des horlogers Suisses qui étaient impliquées dans toutes les étapes du parcours.

Description

Joël Pynson

Décembre 2025

1. Du Massachusetts à Genève

Lorsque la célèbre American Waltham Watch Co., l’une des plus importantes fabriques de montres au monde à la fin du 19e siècle, décida de produire des montres compliquées, jusque là chasse gardée des Suisses, elle fit appel à Henry Alfred Lugrin, de la même famille que l’Alfred Lugrin à l’origine de Lémania, et à Prosper Nordmann. Lugrin a en effet déposé aux Etats-Unis de nombreux brevets [1] sur des calibres chronographes permettant une fabrication en grande série, et Nordmann en a organisé la production en 1876.

Il existe plusieurs versions des calibres Lugrin/Waltham, avec ou sans rattrapante.

Credit : Bonhams.com

Peut-être parce que ces chronographes n’eurent pas le succès escompté aux Etats-Unis, Prosper Nordmann en transféra la fabrication à Genève, Pour cela, il a créé à Genève, en 1890, la société Prosper Nordmann [2], et l’année d’après la société Timing and Repeating Watch Co. [3].

Les montres sont fabriquées à Genève dans la Fabrique de St Jean qui occupe une cinquantaine de personnes en 1896. Les premiers calibres chronographe de la Timing and Repeating Watch Co. sont très proches des calibres Waltham, mais ils seront progressivement améliorés, grâce en particulier à la collaboration de Prosper Nordmann avec Charles Morlet [4]. Ce denier avait travaillé aux Etats-Unis, et il est possible qu’il ait déjà collaboré avec Nordmann.

En 1900, la Société d’Horlogerie de Genève dépose la marque Electa, et la société est profondément remaniée : ouverture d’un bureau de vente à La Chaux-de-Fonds, et surtout Prosper Nordmann quitte ses fonctions, remplacé par Jules Grumbach, fabricant de La Chaux-de-Fonds. [5].

1900

Finalement la société est transférée à La Chaux-de-Fonds en 1902, sous le nom de Société d’horlogerie Electa [6].

2. Electa à La Chaux-de-Fonds

Toutes les machines de la fabrique de Genève sont transférées à La Chaux-de-Fonds et installées dans de vastes bâtiments, dont une partie d’ailleurs servait déjà au remontage des mouvements produits à Genève [7].

Pour rationaliser la production, seuls un petit nombre de calibres sont produits, avec une montée en gamme, comme le montre la fabrication du chronographe double face Mensor, breveté par la maison Ch. Amez-Droz et Co. à Genève et fabriqué par Electa à La Chaux de Fonds [8]. Les chronographes Electa, avec ou sans rattrapante, sont légèrement différents de ceux de la Timing & Repeating, toujours dans un souci d’amélioration.

En 1907, peut-être à cause de difficultés financières de l’entreprise, la Société d’Horlogerie Electa est reprise par Gallet & Co. qui devient dès lors Gallet & Co., Fabrique d’horlogerie Electa [9].

On remarque que les chronographes Electa peuvent alors utiliser des calibres provenant d’autres fabricants de calibre chronographe, comme LeCoultre ou Ulysse Nardin.

3. Un autre apport d’Henry Alfred Lugrin à l’horlogerie suisse

En 1947, la fabrique des Longines a édité un livre sur l’histoire de la manufacture. Voici ce qu’on peut y lire [10] :

« (Longines) se hasarda en 1879 dans la construction d’un chronographe, sur les données de H. A. Lugrin, inventeur d’origine vaudoise délégué par Robert. Demander à la machine de façonner un instrument de mesure aussi compliqué et aussi nouveau, c’était une véritable gageure. La victoire coûta beaucoup de peine. »

J. Eugène Robert dirigeait l'agence de New York pour Longines, et c’est sur ses conseils que les brevets de Lugrin furent utilisés pour la mise au point du premier chronographe de poche Longines.

Le mouvement porte d’ailleurs l’inscription d’un brevet de Lugrin.

C’est ainsi que depuis les Etats-Unis, Henry Alfred Lugrin a permis la création de chronographes originaux dans 4 fabriques différentes !

Voir aussi Electa et Gallet

 

[1] Par exemple US 176 231 et US 182 836

[2] FOSC 1890

[3] FOSC 1891

[4] Par exemple brevet CH 7334

[5] FOSC 1901

[6] FOSC 1902

[7] Revue Internationale de l’Horlogerie, 1902, 11, pp. 562-564

[8] Revue Internationale de l’Horlogerie, 1902, 11, p. 567

[9] FOSC 1907

[10] André Francillon, Histoire de la Fabrique des Longines, édité par Longines, 1947, p. 96

Notes :

Concernant Time To Tell : Time To Tell dispose de l'une des plus grandes bases de données privées numérisées sur l'histoire de l'horlogerie suisse avec plus de 2,5 To de données sur plus de 1000 fabricants de montres suisses. Cette base a été construite sur une période d'une trentaine d'années et continue à être alimentée d'environ 50 à 100 Go de données chaque année. Cette base de données est constituée de documents anciens, en majorité des revues professionnelles suisses, allant de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle. La plupart de ces documents ne sont pas disponibles sur l'Internet. Les articles historiques publiés sur le site time2tell.com citent toujours les sources utilisées.

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